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Le socialisme et la nation

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La question de la a été la grande oubliée de la politique des organisations de gauche au cours des dernières décennies. J’ai eu l’occasion de montrer ailleurs quelles conséquences cela avait eu dans l’échec de la gauche au cours des dernières années. Le monopole de la réflexion sur la laissé aux « souverainistes » a interdit aux militants des organisations du mouvement ouvrier de comprendre ce qui s’est pas dans une classe ouvrière déboussolée, profondément divisée par la dislocation de ses bastions (qu’on songe à l’opération chirurgicale menée dans la sidérurgie à la fin des années 70 et au « sale boulot » accompli par le gouvernement de la gauche dans les années 83-86). Aujourd’hui, parler «  » à gauche, c’est encourir le soupçon d’être un nationaliste, un raciste sournois ou d’être même une sorte de « rouge-brun », ce fantôme que certaines têtes pensantes de gauche ont entrepris de chasser sous tous ses déguisements…

 

Il me semble au contraire, que redéfinir la place de la dans une stratégie socialiste réaliste, dans les conditions actuelles est un des chantiers urgents à ouvrir ou à rouvrir, non pas seulement pour les peuples colonisés comme on le pensait jadis, mais aussi pour les pays avancés et même pour les anciennes puissances impérialistes.

En premier lieu je voudrais donner un rapide coup d’œil rétrospectif sur la question. Puis j’examinerai les raisons ou plutôt les mauvaises raisons de ceux qui refoulent cette question nationale et en particulier de quelques penseurs de « l’altermondialisme ». Enfin j’essaierai de montrer en quoi la est à la fois un des éléments de résistance à la destruction du mouvement ouvrier, et, en même temps, qu’elle peut et doit être intégrée dans un programme d’émancipation sociale, dans un programme de transformation socialiste.

Rapide retour en arrière

Oubli de la par le mouvement ouvrier ? Cela n’a pas toujours été le cas : de Marx à Otto Bauer en passant par Lénine, le mouvement ouvrier n’a pas manqué de réflexions théoriques sur la question nationale. Le meeting de St Martin Hall, en 1864 qui fonda la première Internationale avait deux objets sans rapport immédiat avec la défense des intérêts internationaux de la classe ouvrière : la défense de l’indépendance nationale de la Pologne et celle de l’Irlande. On rappellera également l’importance de la question nationale dans la révolution russe, la polémique entre Lénine et Rosa sur le droit à l’autodétermination des nations opprimées par l’empire russe, une polémique dans laquelle, on doit bien le reconnaître, la raison était du côté de Lénine.

Même internationaliste, le socialisme traditionnel reste lui aussi fidèle au cadre des nations. L’internationalisme suppose l’égalité des nations. « Une qui en opprime une autre ne saurait être libre » disait Marx à l’adresse des ouvriers anglais qu’il appelait à soutenir la cause nationale irlandaise. La liberté des nations d’Europe centrale et orientale, singulièrement de la Pologne, à l’égard du joug du tsarisme russe fut une autre des grandes causes soutenues par Marx.[1] Et si la lutte des classes est internationale dans son contenu, elle reste nationale dans sa forme, et la forme n’est pas une question secondaire, puisque c’est ce qui permet l’existence déterminée effective, de la matière. Certes, « les prolétaires n’ont pas de patrie », mais c’est seulement dans le cadre national, en posant la question de la conquête du pouvoir politique que l’émancipation de la classe ouvrière peut être engagée.

 

Mais l’expérience dramatique du « court XXe siècle est passée par là. Ralliement de la social-démocratie à l’impérialisme au nom de la défense de la , soutien de la social-démocratie aux aventures coloniales – le rôle de la SFIO de l’expédition de Suez à la guerre d’Algérie est encore dans toutes les mémoires. Défendre la  ? Poser la question, c’est presque déjà glisser du côté du « social-chauvinisme ».

On veut bien encore admettre que la lutte des nations colonisées contre l’impérialisme est une dimension essentielle de la deuxième moitié du siècle passé. Mais fondamentalement on considère que ce n’était qu’une étape vers la disparition des nations. La , après l’expérience des deux guerres mondiales ; est le plus souvent sommairement renvoyée au nationalisme et après le « national-socialisme », il semble bien que le socialisme ne doit plus rien  avoir à voir avec la .

Les mauvaises raisons du « mondialisme » de gauche

La crise manifeste de l’État-, dont les fonctions semblent souvent absorbées dans la « gouvernance » mondiale ou régionale (UE) semble confirmer ce diagnostic. La hantise d’un retour au chauvinisme et au « social-impérialisme » a ainsi poussé une bonne partie de la gauche à  refuser toute politique qui pourrait, d’une manière ou d’une autre, apparaître comme défendant les nations ou l’État-. « Les frontières, on s’en fout » n’était-il pas un des slogans de mai 68 ?

Je voudrais illustrer cet aspect des choses en prenant les thèses de ceux qui sont allés le plus loin dans cette voie, à savoir Negri et Hardt dans leur livre Empire. Negri s’est illustré et a illustré la logique de sa position politique il y a deux ans et demi, en 2005, en participant à un meeting de soutien au TCE aux côtés de Julien Dray et Daniel Cohn-Bendit. Dans ce meeting Negri a affirmé qu’il fallait soutenir la constitution Giscard pour en finir avec « cette merde d’État- » (sic). Plusieurs des partisans en vue de Toni Negri en France, comme Yann Moulier-Boutang, animateur de la revue Multitudes, s’étaient également engagés dans la campagne pour le « oui ».

Au-delà des thèses de Negri sur lesquelles je reviens à l’instant, il y a là-dedans quelque chose qui concerne tout le mouvement « alter-mondialiste ». Il faut remarquer qu’un mouvement qui s’était défini au départ comme « anti-mondialisation » ou encore, en dehors de France, sous le slogan « No global », a, finalement, décidé changer d’appellation précisément pour qu’on comprenne bien qu’il ne voulait pas de repli sur la et qu’il était, lui aussi, pour dépasser les frontières et les cadres nationaux, même si c’était d’une manière bien différente du «  ».

 Si on veut comprendre ce dont il s’agit, il faut s’arrêter à la « bible » du mouvement altermondialiste radical, Empire, de Negri et Hardt.[2] L’éditeur français présente même ce livre comme le Manifeste communiste de notre époque. Ancien maître à penser de l’extrême-gauche italienne, poursuivi pour son soutien et sa participation à des groupes ayant mené des actions terroristes pendant les « années de plomb » en Italie, Negri est devenu l’inspirateur de tout un courant intellectuel, qui s’exprime, notamment, dans la revue « Multitudes ». Ce courant combine quelques références marxistes, une relecture souvent hasardeuse de Spinoza, une attention toute particulière au problème des « sans-papiers » et de l’immigration et plus généralement de tout ce mouvement social hétéroclite dans lequel s’est recyclé le gauchisme. Mais, à la différence des groupes révolutionnaires, trotskystes par exemple, les « negristes » ne croient pas ou plus à la révolution dans son sens classique, c’est-à-dire comme conquête du pouvoir politique par les représentants politiques de la classe ouvrière ou plus généralement des classes opprimées. Ils militent pour un mouvement global de contestation d’un ordre lui-même global et qu’ils nomment « Empire ». Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’Empire, ce n’est pas l’impérialisme ! Et encore moins l’impérialisme américain.[3] L’Empire est décentralisé et déterritorialisé. Pour parodier Pascal, on pourrait dire que son centre est partout et sa circonférence nulle part, bref il est infini. Lénine avait défini l’impérialisme comme « stade suprême du capitalisme », stade de capitalisme pourrissant ou devenu parasitaire, un stade où le mode de production capitaliste a définitivement épuisé toute puissance de progrès et où il est devenu « la réaction sur toute la ligne ». Rien de tel pour les auteurs d’Empire. Negri et Hardt se défendent de toute « dialectique » : le mal (impérialiste) n’est censé accoucher d’un bien ; ils prétendent s’en tenir à « l’immanence »[4], c’est-à-dire qu’ils refusent  de penser le réel à partir d’un au-delà imaginé. Cependant, « l’Empire » représente pour eux un progrès historique : « la construction de l’Empire est un pas en avant pour se débarrasser de toute nostalgie envers les anciennes structures de pouvoir qui l’ont précédé et refuser toute stratégie politique impliquant le retour à ce vieux dispositif – comme de chercher à ressusciter l’État- pour chercher à se protéger contre le capital mondial. »[5] C’est beau comme du Alain Minc, l’auteur de « la mondialisation heureuse ». Mais on ne s’arrête pas là. Dans un élan qui ira droit au cœur de George W. Bush bombardant l’Irak ou de Clinton bombardant la Serbie, nos deux bons apôtres écrivent : « on peut voir aujourd’hui que l’Empire liquide les régimes cruels de pouvoir modernes et augmente ainsi les potentialités de libération. »[6] Et il n’y a pas à s’en faire puisque la construction de l’Empire est sa propre destruction, ainsi que l’expliquent les deux auteurs qui, tout refusant toute « dialectique » reprennent sans broncher les schémas de la dialectique hégélienne. C’est le « drame ontologique » qui « se lève sur une scène où le développement de l’Empire devient son propre critique. »[7] Negri et Hardt ne sont certes pas des thuriféraires des gouvernements de Washington, mais leur raisonnement est celui même qui a conduit quelques ex-marxistes (Romain Goupil, ex LCR « guévariste », Yves Roucaute, ex-dirigeant de l’UEC, etc.) à se transformer en « intellectuels embarqués »[8] des armées US. Certains d’entre eux le regrettent un peu aujourd’hui, mais l’honnêteté intellectuelle n’étant pas leur fort, ils refusent de faire l’analyse de cette « erreur d’appréciation » - on les retrouve d’ailleurs tous, ou presque, dans la revue Le meilleur des mondes, carrefour des « néocons » à la française… 

Si on doit donc se féliciter de la construction de l’Empire, c’est que celui-ci sonne le glas d’une modernité occidentale, accusée de tous les maux : « les hécatombes des deux guerres mondiales, la boucherie de Verdun », etc.  « En bref, si cette modernité-là a pris fin, et si l’État- moderne qui servait de condition obligatoire pour la domination impérialiste et les guerres innombrables est en voie de disparition de la scène du monde, alors bon débarras ! »[9] Ainsi, c’est l’Empire qui nous débarrasse de l’impérialisme et des « guerres innombrables » ! Les 100 000 morts de la seconde guerre du Golfe[10] auraient bien aimé le savoir plus tôt. Mais il est vrai que le « régime cruel » de Saddam Hussein n’avait pas permis à ses sujets de lire Empire. Faire de l’impérialisme une conséquence de l’État-, c’est, d’une part, faux et, d’autre part, cela apporte un soutien inappréciable aux impérialismes.

C’est faux, parce que, comme l’a montré avec beaucoup de subtilité Hannah Arendt, l’impérialisme ne peut s’édifier que sur la base de la subversion de l’État-.[11] « C’est de l’extérieur que les conditions du pouvoir moderne, qui font de la souveraineté nationale une dérision, sauf pour les États géants, la montée de l’impérialisme et les mouvements annexionnistes ont sapé le système européen de l’État-. Car aucun de ces facteurs n’était directement issu de la tradition ou des institutions des États-nations eux-mêmes. »[12]

Pour Arendt, ce n’est pas la construction d’un espace politique national qui est à l’origine du colonialisme et de l’impérialisme. Ce sont des conditions « extérieures », c’est-à-dire essentiellement liées à la puissance des intérêts économiques privés qui vont expliquer ce processus. Hardt et Negri critiquent « la nostalgique utopie » de Hannah Arendt pour « l’espace politique »[13]. Mais précisément, l’impérialisme, en détruisant les États-nations, détruit cet espace commun qui fait des hommes autre chose que des représentants de l’espèce humaine conçue comme espèce zoologique, qui fait des hommes des « animaux politiques » et non simplement des animaux grégaires comme les abeilles et les fourmis. Le danger, pour Arendt, est celui d’une « civilisation globale, coordonnée à l’échelle universelle »[14]. Une telle civilisation sonnerait le glas des droits de l’homme : « Le paradoxe impliqué par la perte des Droits de l’Homme, c’est que celle-ci survient au moment où une personne devient un être humain en général – sans profession, sans citoyenneté, sans opinion, sans actes par lesquels elle s’identifie et se particularise » : avant que le terme ne soit à la mode, Arendt décrit ici la mondialisation ou la globalisation, pour parler comme les anglo-saxons, c’est-à-dire  la construction d’un monde d’hommes sans qualités, déracinés de toute appartenance à une communauté politique qui, seule, fait de l’homme un sujet. C’est pourquoi la personne « apparaît comme différente en général, ne représentant rien d’autre que sa propre et absolument unique individualité qui, en l’absence d’un monde commun où elle puisse s’exprimer et sur lequel elle puisse intervenir, perd toute signification. »

Le triomphe de l’individu intervient donc dans des conditions telles que l’individualité, la subjectivité, perd tout sens. Dans ce processus de « globalisation » que Hardt et Negri décrivent comme une rupture avec l’impérialisme classique et comme porteur d’un potentiel d’émancipation, Arendt voit, au contraire, l’achèvement des tendances totalitaires. Loin de réaliser l’universalité humaine, la destruction de l’État- ouvre la voie à une situation où « à force d’avoir imposé à des millions de gens des conditions de vie qui, en dépit des apparences sont les conditions de vie des sauvages », notre « civilisation globale » va se mettre à « produire des barbares nés dans son propre sein. »[15] Ces nouveaux barbares que Hardt et Negri appellent de leurs vœux parce qu’ils sauront transgresser toutes les frontières (les frontières sexuelles, les frontières entre l’homme et la machine, y compris).[16]

Negri et Hardt apportent un soutien inappréciable aux impérialismes réellement existants. En effet, si l’État- est l’horreur qu’ils dépeignent, les Algériens ou les Vietnamiens luttant contre les impérialismes français ou américain ont commis une erreur historique. Ils auraient mieux fait de laisser l’Empire se construire pour détruire définitivement toute nostalgie envers l’État-. L’antienne de Hardt-Negri est cependant assez ancienne. Déjà Guy Mollet organisait la guerre en Algérie au nom de l’internationalisme prolétarien : en se battant pour leur État-, les nationalistes algériens n’opposaient-ils pas les prolétariats algérien et français métropolitain ? Certes Negri et Hardt, sans doute pris d’un vague soupçon, introduisent sans crier gare la distinction entre l’État- (dictatorial par essence, selon eux) et le « nationalisme subalterne » qui serait progressiste, au moins partiellement. Il reste que, tout bien pesé, la « libération nationale » reste un « cadeau empoisonné »[17], et le véritable moteur de tout le processus historique est « le désir déterritorialisant » (sic).

En réalité, la vision « negriste » est proprement idéologique au sens strict que Marx donne à l’idéologie comme représentation inversée de la réalité. Le processus de « mondialisation » que Negri nomme « empire » n’est pas une dilution progressive des États-nations mais leur réorganisation et leur subordination accrue à l’impérialisme dominant, celui des USA. Mais sous le nom de « gouvernance mondiale », ce sont ces rapports politiques réels qui sont masqués pour être soustrait aux influences désagréables de la lutte politique. L’État n’est nullement diminué (il suffit de jeter un œil sur l’évolution des « démocraties » occidentales pour s’en rendre compte) mais c’est un État qui s’affranchit de la «  », c’est-à-dire des peuples.

Il est vrai par contre que la restructuration du capitalisme mondial exige la destruction d’un certain nombre d’États existants.

La fragmentation de nombreux États nés de l’implosion du système soviétique est hautement révélatrice. La fin de la Yougoslavie dans la tragédie que l’on sait en est l’archétype, mais tout le Caucase semble pris dans la même spirale.

L’ethnique prend le pas sur le national – avec l’aide active et intéressée des « grandes puissances », au premier chef les États-Unis. De ce point de vue tout n’est pas faux dans les thèses des partisans de la mondialisation. Mais là où ils voient une avancée positive, on peut au contraire déceler une ligne fondamentalement régressive, porteuse de nouveaux conflits et de nouveaux massacres. Nous, habitants de pays riches aux États stables, nous croyons être à l’abri de ce qui est arrivé au Rwanda, mettant ces tragédies sur le compte de l’arriération ou de la sauvagerie de populations non encore entrées dans la sphère de la modernité. C’est une erreur tragique. Les massacres au Rwanda, la guerre civile algérienne (qui a fait plus de 100.000 morts), les conflits endémiques au Soudan ou dans la région des grands lacs ne sont pas des conflits d’hier, mais des conflits d’aujourd’hui et peut-être même de demain. Ils découlent certes, pour une part, de la misère économique, mais aussi dans ce contexte économique de l’exaltation des différences communautaires contre les États-nations.

En Europe, l’Union européenne est le fer de lance de cette explosion des nations au profit des communautarismes régionalistes. Ainsi la Charte européenne des langues régionales constitue-t-elle un instrument dirigé directement contre les nations, prévoyant que les assemblées régionales puissent délibérer dans les langues régionales. Sont également encouragées toutes les coopérations transversales entre régions censées parler la même langue – par exemple entre la Généralité de Catalogne et le pays catalan en France. Le mot d’ordre préféré des Verts, « penser globalement, agir localement », est devenu une stratégie des pouvoirs en place. C’est la « glocalisation », c’est-à-dire l’insertion des particularismes locaux dans la globalisation marchande et financière et qui se trouve au cœur des réflexions sur la « nouvelle gouvernance mondiale ». Toutes ces idées font parties du bagage des Verts et autres variétés de « libertaires », mais elles ont eu surtout une application dans le développement de l’appareil répressif et du quadrillage policier du territoire. Loïc Wacquant[18] et Jean-Pierre Garnier[19] ont montré comme le démantèlement de l’État-providence au profit de la mondialisation s’accompagne de l’excroissance de l’État pénal au niveau local.

Perspectives de résistance et reconstruction du mouvement pour le socialisme/communisme

On comprend mieux pourquoi les luttes autour de la question de la sont en fait un des aspects essentiels des évolutions de fond du « système national-mondial » (pour reprendre ici l’expression de Michel Baud). Les deux référendums hostiles à l’UE (France, Pays-bas) mais aussi la dernière campagne présidentielle en France ont montré que le cadavre de la bouge encore. La apparaît, aux yeux des millions de citoyens, comme un moyen de résistance à l’empire, à l’inverse des spéculations de ceux qui voient dans la  mise en place d’un empire mondial « a-national » la voie d’un nouvel avenir.

Si nous pensons que la perspective de l’émancipation sociale a encore un sens, il faut lui donner le cadre politique adéquat. Au motif que les forces productives (un concept au sujet duquel il y aurait beaucoup à dire) sont mondialisées et si les États s’interpénètrent, il ne s’en déduit pas que la construction du socialisme ne soit possible que dans un cadre supranational (européen par exemple) ou mondial, bien au contraire. À cela, je vois plusieurs raisons, des raisons à court et moyen terme et des raisons principielles.

I. Le cadre dans lequel les ouvriers et plus généralement le prolétariat salariat peut résister au rouleau compresseur de la mondialisation reste la , à la fois parce que les seuls espaces publics existants sont nationaux et parce que c’est seulement dans le cadre national que les revendications peuvent être prises en compte. Si on demande, par exemple, que le salaire minimum soit augmenté ou que soient défendus les régimes de retraite français, on ne peut pas attendre que monde entier soit convaincu que c’est une bonne idée pour le faire ! Les revendications  pour une « Europe sociale » ont un côté parfaitement irréaliste. Bien plus, la satisfaction des revendications urgentes demande dans nombre de cas qu’on remette en cause les carcans multinationaux existants. La question se pose très concrètement : peut-on re-nationaliser ce qui doit l’être, restaurer les services publics, etc., sans violer le dogme de la concurrence libre et non faussée, c’est-à-dire sans regagner des marges de souveraineté nationale ? Même si la coopération européenne est une bonne chose en elle-même et si on ne peut pas souhaiter le retour au « concert des nations » à l’ancienne (version fin XIXe siècle !), il est nécessaire de regagner des marges de manœuvres pour les nations si on veut procéder à des réformes de structures un tant soit peu sérieuses. C’est à partir de là qu’on peut définir un programme de réformes de structures qui redonne de larges marges de manoeuvres aux nations sans détruire ce qu’il peut y avoir de positif dans la construction européenne. Dans mon Revive la République (Armand Colin, 2005) j’ai essayé d’esquisser un tel programme. Contre l’Europe fédérale, c’est-à-dire la création d’un super-État européen, il faut défendre l’idée d’une Europe confédérale, c’est-à-dire d’une union de nations libres.  Cette union reposerait sur trois principes :

1)    La constitution républicaine de chacun des États partie prenante de l’association, constitution républicaine étant entendu ici comme souveraineté populaire et séparation des pouvoirs et la reconnaissance des libertés individuelles.

2)    La reconnaissance de la souveraineté de chaque qui reste libre de décider elle-même de son propre sort – y compris, le cas échéant de sortir de l’union et, en tout cas, de n’obéir qu’aux règles auxquelles elle a librement consenti. Il faudrait faire marcher la subsidiarité à l’envers: ne déléguer à l’union que ce qui est réellement avantageux de déléguer au niveau supérieur.

3)    La reconnaissance de certains droits de citoyens européens à tous les ressortissants de l’union, comme, par exemple, la liberté de circulation, la liberté d’établissement, la liberté d’adopter une autre nationalité que sa nationalité d’origine en cas d’installation prolongée dans un autre pays et la possibilité de recours à une juridiction européenne pour faire respecter ses droits fondamentaux.

II. Au-delà de ces questions qui peuvent sembler un peu trop marquée par la conjoncture historique dans laquelle nous sommes, il me semble impossible de fixer le cadre mondial comme objectif de la construction socialiste.

1)             Les nations ne sont pas des artifices dont on peut disposer au gré des décisions politiques. Elles ne sont pas non plus entités naturelles éternelles, je veux bien en convenir. Mais elles ont une durée, un enracinement dans la conscience des individus, elles sont les formes élémentaires d’existence d’une conscience collective, d’un sens du bien commun, en dehors desquels le socialisme est impensable. On rétorquera que le bien commun que poursuit le socialisme est un bien commun universel, ce qui est parfaitement exact. Mais c’est un universel abstrait. Entre l’intérêt particulier, celui de l’individu ou celui de ceux qui lui liés par les « liens du sang » et l’universel abstrait, la présente un « universel concret », une médiation qui donne à l’universalité sa réalité effective. Le mouvement ouvrier d’ailleurs avait fort bien compris cela, lui qui n’avait jamais pensé à la construction d’un État mondial, mais s’est toujours défini comme international, c’est-à-dire reposant sur l’amitié et la solidarité entre les nations.

2)             Si on croit à la rapide extinction de l’État, ces questions sont évidemment sans intérêt. Mais comme l’extinction (ou le dépérissement) de l’État me semble une dangereuse utopie, la question de la taille de l’État n’est pas secondaire. Un « État mondial » s’il était possible serait tyrannique ou anarchique ainsi que le disait déjà Kant. Vouloir un État mondial c’est en effet avoir une confiance parfaitement irrationnelle, 1° en la sagesse des hommes qui n’useront pas d’un pouvoir démesuré et 2° en la capacité d’organisation de la bureaucratie. Sur ces deux points, l’expérience soviétique aurait pourtant dû nous vacciner (sauf si on pense que l’évolution dramatique de l’URSS était liée aux idées fausses de Lénine ou à la méchanceté de Staline). Mais si nous tirons les leçons de notre propre histoire, on doit admettre qu’une assez large dispersion des pouvoirs étatiques constitue une garantie minimale contre la reconstruction des tyrannies qui ont tant fait pour faire reculer et parfois détruire le mouvement ouvrier organisé.

3)             Si nous ne perdons pas de vue le cap d’une révolution sociale, nous devons admettre que celle-ci doit être conçue comme une longue ère de transformations partielles, d’avancées et de reculs et non comme une guerre de mouvement dans laquelle d’un seul coup ou presque tout l’édifice du vieil monde s’écroulera comme dans la théorie de dominos. Gramsci avait opposé la guerre de position à la guerre de mouvement. La guerre de position est clairement conçue chez lui comme la conquête de l’hégémonie sur un plan national – avec tout ce que cela implique.

 

Denis Collin – le 6 octobre 2007.

(Ce texte a été prononcé lors du congrès "Marx international", dans le cadre de l'atelier consacré aux recherches théoriques sur le socialisme.)



[1] Son pamphlet contre Lord Palmerston, un « best seller » de l’époque, réédité plusieurs fois, s’attaquait justement aux sympathies du premier ministre britannique pour l’autocratie russe.

[2] Antonio Negri et Michael Hardt : Empire, Harvard University Press, 2000, traduit de l’américain par Denis-Armand Canal, réédition 10/18, 2004.

[3] Le mot « États-Unis » ne figure même pas dans toute la première partie pourtant intitulée « La constitution politique du présent ». Seul « Washington » est évoqué, au côté de Genève ( ?) et Tokyo, pour dire qu’il ne s’agit pas de centres de l’Empire.

[4] Les auteurs d’Empire font un usage intensif de mots philosophiques dont on ne saisit pas toujours bien le sens dans le contexte de leur ouvrage. Immanence, ontologique font partie de ces mots qui permettent de substituer à la réalité son équivalent idéal. Comme chez les jeunes hégéliens brocardés par Marx dans La Sainte Famille et L’idéologie allemande, chez Hardt et Negri on va du ciel vers la terre.

[5] T.Negri, M.Hardt : Empire, p.73

[6] ibid.

[7] op. cit. p.77

[8] La deuxième guerre du Golfe a vu l’invention du « journaliste embarqué », intégré à une unité de l’armée et assurant un contrôle de l’information nettement plus subtil que l’écran noir de la première guerre du Golfe.

[9] Op. cit. p.76

[10] Évaluation de la revue scientifique britannique The Lancet

[11] Voir L’impérialisme, premier volume des Origines du totalitarisme. De cet ouvrage, on cite surtout le troisième volume, Le système totalitaire, en oubliant que pour Arendt le totalitarisme est une conséquence de l’impérialisme et du colonialisme.

[12] Hannah Arendt : L’impérialisme, traduit de l’anglais par Martin Leiris,  édition du Seuil, collection « Points »,  1997, p.244

[13] Empire, p.466

[14] H. Arendt, L’impérialisme, p.292

[15] ibid.

[16] cf. Empire, p.267 et sq.

[17] p. 173 et sq.

[18] Voir Les nouvelles prisons de la misère, Liber, 2000

[19] Voir Le nouvel ordre local. Gouverner la violence. L’Harmattan, 1999

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Ecrit par dcollin le Jeudi 11 Octobre 2007, 21:59 dans "Morale et politique" Lu 6021 fois. Version imprimable

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