La théorie des élites.Questions philosophiques et politiques
La République de Platon est certainement la première philosophie politique des élites. Philosophe-roi et gardiens constituent les personnages clés de cette élite destinée à assurer la justice dans la cité et la conservation de ses lois. La philosophie politique moderne et contemporaine, par contraste, semble s’est détournée de l’élitisme politique. La pensée démocratique est évidemment anti-platonicienne. Elle admet l’égalité de tous dans la prétention à la participation au gouvernement des affaires publiques – et ce indépendamment du savoir que chacun peut posséder – et elle légitime l’opinion et ce qui va avec, c’est-à-dire les sophistes et les rhéteurs, personnages centraux de l’Athènes démocratique. Nous baignons dans cette pensée, pour ne pas dire dans cette idéologie démocratique qui semble à peu près incontestable – sauf à prendre des risques non calculables ! Pourtant, on peut considérer la modernité non pas sous l’angle de la croissance de la démocratie mais sous l’angle de l’apparition de nouvelles élites bien éloignées des élites guerrières et religieuses propres aux indo-européens, mais éloignées aussi des élites des lettrés chinois ou de l’idéal humaniste pré-renaissant et renaissant.
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Notre époque bruit des complaintes sur la « perte des valeurs » ou « l’absence de repères » pendant que se développent les propositions d’enseignement d’éthique, éthique médicale, bioéthique, éthique des affaires : il y a de l’éthique pour tous les goûts, tous les secteurs professionnels, tous les domaines de l’activité humaine. Nous avons connu, il n’y a pas si longtemps une « génération morale », celle de « Touche pas à mon pote » et des « restos du cœur ». Une surabondance de morale et même de « moraline » pour employer un terme de Nietzsche qui pourrait contredire frontalement la déploration de la perte de la morale. Pourtant, il est bien possible que les deux discours aient simultanément quelque chose de vrai. L’offre massive de morale n’est certainement pas indépendante de la crise morale de nos sociétés. Mais la question reste pendante : quelle est la nature et et quelles sont les causes de cette crise morale ? Ce qui suppose qu’on éclaircisse préalablement ce qu’on appelle « morale ».
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Dans le Traité de paix perpétuelle, un ouvrage directement engagé sur le terrain politique, Kant définit ainsi le despotisme comme « le principe selon lequel l’État met à exécution de son propre chef les lois qu’il a lui-même faites, par suite c’est la volonté publique maniée par le chef d’État comme si c’était sa volonté privée ». Et c’est ainsi que la démocratie, par opposition à la république, est aussi qualifiée de despotique. Un tel pouvoir, affirme Kant, est « nécessairement un despotisme parce qu’il fonde un pouvoir exécutif où tous décident au sujet d’un seul et, si besoin est, également contre lui ». Ce pouvoir, que Tocqueville appellera « tyrannie de la majorité » est « nécessairement » despotique, car la liberté y est en contradiction avec elle-même puisqu’il s’agit d’une forme d’État où « tous, qui ne sont pourtant pas tous, décident – ce qui met la volonté universelle en contradiction avec elle-même et avec la liberté ». En ces temps d’adulation de la démocratie et de dépérissement accéléré de l’esprit républicain, voilà sûrement des paroles qu’on aura du mal à entendre. Mais la France et l’Italie donnent toutes deux des exemples de la transformation de l’onction du scrutin majoritaire en légitimation de la destruction des protections dont doivent jouir les citoyens dans une république bien ordonnée. Profitant de sa majorité qu’il compose avec Lega Nord, Berlusconi s’est engagé dans une entreprise de liquidation du parlementarisme au profit d’un État fort, concentré entre les mains du chef de l’actuelle coalition au pouvoir. Les opposants à Berlusconi, qui n’ont pas comme les Français l’expérience du bonapartisme appellent cela « fascisme ». Ils se trompent. C’est une « dictature démocratique »qui se met en place ! Nous avons quelque chose de semblable en France, la transition étant cependant moins brutale puisque nous sommes accoutumés depuis 1958 au « pouvoir personnel ». Appuyé sur une majorité nette, le président de la république est engagé dans une transformation de fond en comble des relations sociales et à une restriction drastique d’un certain nombre de libertés essentielles.
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Les discours présidentiels de Ryad et du Latran ont choqué profondément l’opinion laïque, tout comme la réception officielle de Benoît XVI qui tentait de refaire de la France « la fille aînée de l’Église ». Effectivement, les principes fondateurs, ceux de la loi de séparation des Églises et de l’État sont en cause. Cependant, au-delà de la nécessaire riposte et de la polémique, il est utile d’aller au fond des choses et de prendre vraiment ses adversaires au sérieux. → plusDu libéralisme au pouvoir sans limiteArticle paru dans le n° 6/7 de la revue Mortibus
Le « libéralisme » est mis à toutes les sauces, même les plus indigestes. Depuis Thatcher et Reagan, c’est-à-dire depuis la fin des années 70, la vague libérale aurait submergé le monde, le monde capitaliste d’abord puis le reste du monde après l’effondrement des pays du « socialisme réellement existant » et le ralliement de la Chine, du Vietnam et de quelques autres aux bienfaits du marché. Ce « libéralisme » semble avoir gagné puisque même ses adversaires patentés le reconnaissent comme un horizon indépassable. La social-démocratie traditionnelle, celle des héritiers de la IIe Internationale, s’y est, pour l’essentiel, convertie. La politique du « neue Mitte » de Schröder en Allemagne qui a conduit le SPD à démanteler l’État-providence, la « troisième voie » de Giddens mise en pratique par Blair et Gordon Brown, le nouveau « parti démocrate » italien sont quelques-unes des expressions les plus frappantes de ce triomphe libéral.
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Entre morale, droit et politique, une justice internationale est-elle possible ?Entre morale, droit et politique, une justice internationale est-elle possible ?
Une des questions les plus importantes soulevées au cours des dernières années a été celle-ci : à l’âge de la mondialisation, peut-on proposer une alternative globale qui puisse protéger les humains contre les effets dévastateurs d’un libéralisme sans règle autre que celle de la maximisation du profit ? Plusieurs réponses sont apportées à ce défi. Mais elles peuvent se ramener à deux :
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Social-sadismeou comment Sade saisit l'essence du capitalismeSade a sans doute saisi l’essence du capitalisme qui n'était encore qu'à l'état naissant. Ce petit discours du financier qui accable la pauvre Justine après qu’elle a repoussé les avances d’un curé libidineux , en dit long ... et ressemble à s'y méprendre aux prêches de nombre de politiciens dits "libéraux" ou de certains économistes ayant pignon sur rue... Le Moloch a faimOu le retour du travail au cœur de la lutte politique
La question du travail constitue l’arrière-plan des débats et des combats, sociaux, politiques et idéologiques, des dernières décennies. Mais elle a subi de singuliers chambardements : dans les années 90, on allait vers la fin du travail annoncée par le chômage de masse dans les pays les plus industrialisés, alors que les dernières années ont été marquées par le retour en force de la valeur travail. Étonnante inversion qui n’étonnera que ceux qui ne veulent pas voir que le chômage de masse n’est que le revers de l’insatiable soif capitaliste de travail vivant. Évidemment, pour comprendre cela, il faut cesser de traiter Marx en chien crevé et s’astreindre à le lire sérieusement.
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« Entre amis tout est commun » répète Aristote. Si c’est le cas, une société formée d’amis ne repose pas sur l’échange mais sur le partage. La comptabilité minutieuse de la justice distributive et de la justice commutative n’a pas cours ici. Mais si la cité repose sur une certaine forme de « philia », ne peut-on pas généraliser le propos du Stagirite[1] ? Les Modernes ont voulu voir dans les processus de l’échange marchand la structure de base d’une société stable, pacifique, garantissant à chacun la liberté personnelle. Deux questions se posent : ce modèle n’est-il pas une utopie, sans rapport avec la réalité de sociétés ? la volonté de faire triompher partout ce modèle ne conduit-elle pas à l’implosion pure et simple de toute vie sociale et au retour à un état de nature très hobbesien. L’homme n’est peut-être pas fait pour vivre dans les « eaux glacées du calcul égoïste », contrairement à ce qu’une certaine misanthropie tente de faire accroire.
Mots-clés : nation, libéralisme
La question de la nation a été la grande oubliée de la politique des organisations de gauche au cours des dernières décennies. J’ai eu l’occasion de montrer ailleurs quelles conséquences cela avait eu dans l’échec de la gauche au cours des dernières années. Le monopole de la réflexion sur la nation laissé aux « souverainistes » a interdit aux militants des organisations du mouvement ouvrier de comprendre ce qui s’est pas dans une classe ouvrière déboussolée, profondément divisée par la dislocation de ses bastions (qu’on songe à l’opération chirurgicale menée dans la sidérurgie à la fin des années 70 et au « sale boulot » accompli par le gouvernement de la gauche dans les années 83-86). Aujourd’hui, parler « nation » à gauche, c’est encourir le soupçon d’être un nationaliste, un raciste sournois ou d’être même une sorte de « rouge-brun », ce fantôme que certaines têtes pensantes de gauche ont entrepris de chasser sous tous ses déguisements… → plus Mots-clés : nation, libéralisme Controstoria del liberalismoBonnes feuilles
Controstoria del liberalismo
Domenico LOSURDO Editori Laterza. Biblioteca universale Laterza, 2006 376 pages. ISBN 88-420-7717-8 Je publie ici quelques extraits du dernier livre de Losurdo ... en attendant une traduction française.→ plus Archives par mois
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