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La violence dans l’État contemporain

Quand on aborde ce thème, la première question qui s’impose est celle-ci : y a-t-il une spécificité de la violence dans l’État contemporain ? La question de la violence dans l’État est-elle posée différemment aujourd’hui au point qu’on ne puisse pas se contenter de renvoyer l’auditeur curieux à la lecture et au commentaire des classiques. De ceux qui considèrent que l’État est précisément l’institution qui permet d’éradiquer la violence « naturelle » (les contractualistes de Hobbes à Rousseau) à ceux qui considèrent que l’État est par essence domination violente (voir l’inégalé « L’Unique et sa Propriété » de Stirner ou encore les meilleures tirades anti-étatiques de Proudhon).

Plutôt que reprendre pour la énième fois les mêmes chemins, rebattus, il me semble qu’on devrait essayer d’isoler quelques traits spécifiques qui caractérisent la violence de/dans l’État aujourd’hui. Des traits qui expriment une évolution qui semble prendre un tour très marqué au cours des dernières années. Je ne vais pas répéter ce qui reste très largement vrai : l’État est violent par nature (il a le monopole de la violence légitime), il est de fait au service des puissants et non de l’intérêt général (les policiers matraquent plus souvent les grévistes que les patrons licencieurs ou les délinquants en col blanc).

Abolition de la séparation entre la vie privée et la vie publique

La conception libérale traditionnelle était fondée sur la séparation entre la vie privée et les affaires publiques. Une des fonctions de l’État de droit était précisément de défendre la possibilité pour les individus de mener une vie privée à l’abri du regard policier ou de la pression de la . Ce mouvement s’est prolongé jusque dans les années 70 quand il a été imposé, un peu partout, que l’État ne devait pas se mêler des relations sexuelles entre adultes consentants et qu’ont été abolies les textes répressifs ou discriminatoires visant les « sexualités déviantes ». Les dernières années en ont vu non par l’arrêt face à un mouvement réactionnaire – et de ce point de vue les dénonciations du retour à l’ordre moral sont assez vaines – mais plutôt l’involution au point qu’il se transforme en son contraire. La « political correctness » est un des exemples de cette involution : transformation de revendications libérales-libertaires en une entreprise de normalisation étatique du langage et des comportements qui normalement appartiennent à la sphère privée.

Selon Arendt, un des traits les plus remarquables de la condition de l’homme moderne est l’irruption de la sphère privée dans le domaine public et conséquemment destruction du domaine public. On aurait évidemment de nombreuses preuves empiriques à apporter à cette affirmation. Mais on doit ajouter que le processus fonctionne à l’envers. La mise en scène de la vie privée – par exemple dans les médias – procède d’une entreprise de normalisation et s’intègre, à mon sens, dans ce biopouvoir dont parle Foucault.

Il y a d’ailleurs, de ce point de vue, quelque chose de tout à fait paradoxal – en apparence – et qui devrait éveiller la curiosité de quelque Persan revisitant nos capitales. L’État se « désengage » de ses missions fondamentales, privatise à tours de bras les secteurs stratégiques pour l’économie, se défait de sa propre souveraineté au profit d’une anonyme et irresponsable « gouvernance » a-nationale, et, dans le même temps, il s’occupe de plus en plus de nos vies et choix personnels. L’extravagante campagne contre le tabac et les fumeurs en voie d’être criminalisés, cet « angélisme exterminateur » dont parlait à juste titre le chronique libéralo-gaulliste Alain-Gérard Slama, voilà une manifestation de ce biopouvoir qui est l’exact contraire de la « puissance publique » que définissait la philosophie politique classique.

À cela, il faut évidemment ajouter l’extension extraordinaire et à laquelle nous nous sommes habitués de la surveillance et de la mise en fiche. Le « panoptikon » benthamien est virtuellement réalisé et couvre l’ensemble de la population. On pourrait aussi repérer comment tout cela s’exprime dans l’architecture contemporaine qui semble hantée par le modèle de Bentham (Tawnhall de La Haye par Meier, mais aussi le ministère des finances à Bercy ou de nombreux lycées modernes – d’ailleurs comme le dit le commissaire de police dans « Le cercle rouge », ils sont tous coupables.

Bref, sous des dehors bonasses, « sympas » et libéraux, c’est la cage d’acier de l’État moderne qui s’est renforcée. C’est donc bien une violence nouvelle de l’État.

Insécurité organisée

Deuxième genre de violence propre à l’État contemporain : l’organisation de l’insécurité. La mission première de l’État hobbesien aussi bien que spinoziste est d’assurer la paix publique et la sécurité. Chez Spinoza le besoin de sécurité accompagne la revendication d’une vie réglée selon la raison. Le républicanisme contemporain, tel que Philip Pettit a tenté de la repenser, pose la sécurité comme une des conditions essentielles de la « liberté comme non domination ». On l’oublie trop souvent : la sécurité, c’est d’abord la protection contre l’intervention arbitraire du pouvoir politique ou de toute autre personne dans le cours de sa propre vie – et pas seulement la serrure trois points et le gendarme pour faire peur aux petits malfrats.

Or, si le discours sécuritaire se porte bien, l’État contemporain est d’abord occupé à l’insécurisation des citoyens. Il faut s’attendre à être « zappé » (sic) ainsi que l’a récemment rappelé le président du MEDEF. La destruction de l’État social – le « modèle 1945 » cible de M. Seillères – est la première occupation des gouvernants. Le stress est bon pour la productivité disent les spécialistes des « ressources humaines » – cet ultime avatar de la déshumanisation de l’homme qui s’est donné comme précepte de toujours considérer l’autre comme un simple moyen et jamais comme une fin en soi. Christophe Dejours (Souffrance en France) a montré l’extraordinaire violence que développent les nouveaux rapports salariaux qui se mettent en place au nom de l’efficience et de la fin de l’assistanat. Il a surtout montré comment ces relations de travail reposent sur la construction d’attitudes et de dispositions psychiques dont le prototype a été testé dans le fascisme et le nazisme : le développement de la propension à faire souffrir les autres sans en être trop troublé soi-même.

La théorie républicaine définit l’État comme l’institution qui, par la loi, protège la liberté des citoyens, c'est-à-dire les protège contre la domination et notamment contre l’ingérence violente. L’État contemporain répudie explicitement cette fonction au nom de la « responsabilité » et d’une entreprise de culpabilisation moralisatrice et il organise ainsi la violence dans l’État.

Désinstitutionnalisation institutionnelle

Troisième et dernier aspect : ce que Pierre Legendre appelle désinstitutionnalisation. Les années 60 et 70 ont été préoccupées d’abord par la violence de l’institution. On se rappelle les développements de Pierre Bourdieu sur la violence symbolique intrinsèque à l’action pédagogique – ou, sous une forme moins policées, la dénonciation gauchiste des « enseignants-flics ». La « désinstitutionnalisation », c’est d’abord une politique de santé : la sortie des malades mentaux des institutions spécialisées. C’est donc quelque chose de très « libertaire ». Par effet de contamination, on peut désigner de ce terme l’entreprise libérale de promotion du « sujet-Roi ». Dans tous les domaines, c’est la mise en œuvre d’une politique de « désinstitutionnalisation » qui a été poursuivie au cours des dernières décennies. L’institution est ce qui fait société, ce qui évite que la relation duelle entre deux individus ne se transforme en face-à-face mortel. La désinstitutionnalisation, c’est, à l’inverse le triomphe du contrat contre la loi : à l’école les élèves sont censés participer d’un contrat entre eux et l’établissement. Le modèle des lycées expérimentaux – lui-même issu de très loin des « libres enfants de Summerhill » de Neill (un des auteurs fétiches de la « révolution pédagogique » des années 68) – s’est généralisé. Comme toujours, l’anti-institution libertaire s’est transformé en son contraire : caméra vidéo, portails sécurisés, contrôle par badge, présence policière dans les établissements « sensibles », voilà la figure que tend de plus en plus à prendre aujourd’hui le « contractualisme scolaire ». Ici la violence de la désétatisation se retourne en guerre de chacun contre chacun et en l’inévitable retour de la dictature du sabre et du goupillon (même si le nouveau goupillon est vert est manié par le nouveau héros de la droite et de la gauche, M. Tariq Ramadan.)

Il y a là trois formes spécifiques de violence dans l’État et de l’État contemporain, trois formes paradoxales, puisqu’elles combinent des justifications libertaires et anti-étatiques au renforcement de la violence d’État sur les individus – je n’emploie pas le terme de citoyen qui, aujourd’hui est un terme à peu près vidé de tout son sens.

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Ecrit par dcollin le Samedi 26 Mars 2005, 23:51 dans "Actualités" Lu 11552 fois. Version imprimable

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Commentaires

Un sujet malheureux

PrGroKrouk - le 27-08-05 à 18:12 - #

Je partage cette analyse. Un avatar de la Technique ? Saint-Augustin a pu dire : Le bonheur, c'est de continuer à désirer ce qu'on possède. Je me demande s'il est vraiment possible d'aimer ce qu'on a "gagné" depuis une vingtaine d'années. Dire que dans cet intervalle, des gens ont travaillé ! On dirait qu'ils ont fait quelque chose à l'inverse d'un travail, c'est-à-dire, qui aurait continué en présentant l'apparence d'un travail. Un retour involontaire à l'esclavage ? Je ne vais pas détailler : - le caractère jetable ou pire, obsolescent, des objets,  - le déracinement ou pire, la fugacité des liens, - l'incroyable retournement des intentions, et l'apparence des mots, si propre à retourner la description de l'état de fait en programme "politique". Notre culture trahit la faiblesse de notre position au milieux de nos faux-amis, et même tout seul je me demande si je suis en bonne compagnie. Il paraît impossible de faire émerger d'observations quotidiennes, souvent involontaires, - autant d'obscurité - une perspective quelconque. Même bien lisses, on finira par se faire assassiner par des Nouveautés (quand on nous présente à cet effet, des Traditionnalismes). Mais la violence est plus douce quand on se trompe, le temps de ne pas y penser.


question autour de Hobbes et des Etats modernes

gwec - le 28-02-06 à 14:20 - #

J'ai vu employer dans un article du Monde l'expression "Etat hobbesien".
Ne comprenant pas ce terme, cela m'a conduit à lire une biographie de Hobbes et des résumés de ses idées.
Une question reste en suspens pour moi : un état moderne peut-il être autre qu'hobbesien et si oui, quels exemples peut-on citer ?
A priori, je suis conduite à penser que tous les Etats modernes actuels sont hobbesiens. Oui ou non ?


Re: question autour de Hobbes et des Etats modernes

dcollin - le 31-05-06 à 15:56 - #

Oui et non!
L'Etat moderne est fondé sur le concept de souveraineté. Aucune puissance n'est supérieure à celle de l'Etat. De ce point de vue le républicanisme de Rousseau est très hobbesien. Pour Rousseau, le corps politique n'est tenu à rien d'autre qu'à sa propre volonté. Il reste que la conception "souverainiste" de l'Etat moderne, ce qu'on appelle encore Etat-nation a commencé depuis longtemps à se déliter. Hannah Arendt analyse de manière très pertinente (voir L'impérialisme, premier volume de Les origines du totalitarisme) l'invasion de la politique par les affaires privées et la destruction de l'Etat-nation. A bien des égards, la situation actuelle n'est pas sans rappeler le monde féodal: les grands groupes échappent à toute loi nationale et les Etats nations ne seraient plus que les outils qu'utilisent les trans-nationales, au gré des circonstances, pour défendre leurs intérêts.