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Du scientisme au relativisme

Par Denis Collin • Enseigner la philosophie • Jeudi 06/10/2011 • 0 commentaires  • Lu 3830 fois • Version imprimable

Aristote définit la comme un juste milieu entre l’excès et le défaut. Il semble bien qu’il en aille de même avec la science. Entre l’excès de science qu’est le scientisme et son défaut qu’est le relativisme, la juste valeur de la science n’est pas toujours facile à saisir.

I.     Concept moderne de la science

Ce que nous appelons science n’est pas très clair. L’épistémologie contemporaine s’est même consacrée à la recherche de la démarcation entre ce qui est science et ce qui ne l’est pas. On distingue un concept ancien de la science, celui que nous ont légué Platon et Aristote, et un concept moderne. L’épistémè grecque désigne toute forme de savoir rationnel. Dans la hiérarchie aristotélicienne des sciences, on distingue les sciences par leur place dans un système hiérarchique : certaines sciences sont architectoniques, elles sont organisatrices par rapport à d’autres sciences qui ne sont recherchées qu’en vue d’une fin extérieure. Au sommet de cette pyramide des sciences figure la philosophie, qui donne aux autres leurs principes. La science moderne, au contraire, se constitue de manière autonome, à l’écart de la hiérarchie traditionnelle des savoirs et en rupture avec « l’école », c'est-à-dire avec la tradition scolastique. Autonome, elle est de plusieurs manières.

Elle est émancipée de toute référence aux croyances religieuses. Dans la physique de Galilée, il ne reste plus trace de la présence divine. Cela ne veut pas dire qu’elle est athée. Mais la science est complètement séparée de la théologie. On raconte que Napoléon aurait demandé à Laplace, qui venait de lui dédicacer les premiers volumes de la Mécanique Céleste, dans quel chapitre de cette grande œuvre il était question de Dieu. Ce à quoi Laplace aurait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Authentique ou non, l’anecdote est significative.

La science moderne est également autonome à l’égard de la métaphysique. Loin d’être la « science architectonique », la métaphysique est écartée comme non pertinente dans le discours de la science. Le positivisme disqualifie la métaphysique soit comme expression d’un âge dépassé de la pensée humaine (voir Auguste Comte), soit comme purement et simplement dénuée de sens (le cercle de Vienne).

Galilée dans ses Dialogues sur les deux grands systèmes mènent une polémique systématique contre la physique aristotélicienne. Non seulement la rupture porte sur la conception du monde, mais aussi sur la méthode et finalement sur la définition même de ce qu’on appelle science. La conception galiléenne du mouvement, fondée sur le principe d’inertie, n’a plus besoin d’un premier principe du mouvement, et la recherche des fins de la nature est explicitée rejetée de l’enquête philosophique : « nous rejetterons entièrement de notre philosophie la recherche des causes finales » (Descartes, Principes de la philosophie. I, §38)

II.   Succès de la conception moderne de la science

La science nouvelle peut se targuer de succès suffisamment considérables pour justifier le projet d’où elle est née. Il s’agit évidemment de ses succès pratiques. Alors que jusqu’à l’aube des temps modernes, la science et les techniques se développent sur des chemins presque entièrement distincts, la science va permettre de concevoir des applications techniques maîtrisées. Grâce à la mise en œuvre de la nouvelle méthode dans les sciences, nous allons pouvoir « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». (Descartes : Discours de la méthode, vie partie)

La science moderne a mis en route un processus cumulatif de progrès. Entre les atomistes et les aristotéliciens, il y a bien un débat scientifique, en ce sens qu’ils cherchent des systèmes explicatifs permettant de rendre raison des phénomènes. Mais il est impossible de trancher définitivement entre l’une ou l’autre de ces thèses. On peut accumuler les observations – comme on le fait astronomie – il est toujours possible de trouver de nouvelles explications permettant de « sauver les phénomènes ». Avec l’introduction de la méthode expérimentale, il est possible de développer la connaissance scientifique de manière systématique. La révolution galiléenne rend obsolète définitivement la physique des Anciens. Elle délimite un champ du savoir et des méthodes qui ne sont pas remis en cause par les développements ultérieurs.

III. Le scientisme

Les triomphes de la science moderne conduisent la naissance d’un scientisme qui va s’épanouir au xixe et au xxe siècles. Si le terme « scientisme » caractérise toute prétention exagérée de la science, on peut le définir plus précisément par les traits suivants.

A.    La science moderne a supplanté les formes de pensée « pré-scientifique »

Parmi ces formes de la pensée pré-scientifique, la métaphysique figure en bonne place. Dans le positivisme, il y a une forme de scientisme. L’affirmation de Comte d’un âge positif, l’âge de la science succédant à l’âge théologique et à l’âge métaphysique s’inscrit dans le mouvement du xixe siècle qui fait de la science la forme la plus élevée de la pensée. Le positivisme se présente comme la nouvelle religion, que Comte espérait prêcher un jour à Notre-Dame. Ernest Renan affirme : « Ma religion, c’est toujours le progrès de la raison, c’est-à-dire de la science. » (L’avenir de la science, préface) La puissance de la science est considérée comme illimitée. Marcellin Berthelot, un des grands chimistes français, s’écriait : « le monde aujourd’hui est sans mystère ».

B.    La science légitime les applications techniques qui en sont issues.

Ainsi Marcellin Berthelot pouvait écrire : « Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d’épices aromatiques, accommodés à son goût personnel ; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie, ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l’espoir de la fructification ; tout cela enfin exempt de ces microbes pathogènes, origine de épidémies et ennemis de la vie humaine. Ce jour là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale, dont personne ne peut calculer la portée ; il n’y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. L’homme gagnera en douceur et en moralité parce qu’il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes. » (Discours prononcé lors d’un banquet de la Chambre syndicale des Produits Chimiques le 5 avril 1884)

C.   Les sciences de la nature forment le modèle de toute science.

Le scientisme affirme que seule mérite le nom de science un genre de connaissance basé sur le modèle des sciences de la nature, plus précisément de la physique newtonienne. Les sciences de l’homme doivent emprunter leurs méthodes et leurs outils aux sciences naturelles. La psychologie comportementaliste considère comme seul objet d’une psychologie scientifique les comportements observables et qu’on peut éventuellement soumettre à expérimentation. En faisant varier les stimuli et en mesurant les réponses, on espère trouver des lois analogues aux lois de la physique. La sociologie, selon Comte, est une « physique sociale ». Durkheim s’exprime ainsi : « Successivement la physique et la chimie, puis la biologie et enfin la psychologie se sont constituées. On peut même dire que de toutes les lois la mieux établie expérimentalement — car on n'y connaît pas une seule exception et elle a été vérifiée une infinité de fois — est celle qui proclame que tous les phénomènes naturels évoluent suivant des lois. Si donc les sociétés sont dans la nature, elles doivent obéir elles aussi à cette loi générale qui résulte de la science et la domine à la fois. » Mais c’est surtout en économie, d’économie politique devenue science économique, que la dérive scientiste est la plus nette. L’utilisation de fort contestables modèles mathématiques a donné l’illusion que l’économie était une « science comme les autres » et, pour tout dire, la mère de toutes les sciences sociales.

D.   La science a réponse à toutes les questions importantes.

Toutes les questions auxquelles l’humanité est confrontée doivent pouvoir trouver leur solution scientifique. C’est vrai non seulement des questions techniques au sens propre, c'est-à-dire celles qui concernent les rapports de l’homme avec son environnement naturel ou technique ; mais des questions qui concernent les rapports que les hommes entretiennent entre eux. L’art de l’institution des enfants cède la place aux « sciences de l’éducation ». Les rapports entre les hommes et les femmes sont du ressort du « sexologue ». Partout s’affirme, contre la décision proprement politique, le pouvoir des experts chargés au nom de la science de définir ce qui est bon et ce qui doit être décidé.

IV.Le relativisme

Le scientisme n’est nulle part théorisé comme tel. Mais il existe comme un ensemble de représentations non questionnées, qui s’imposent avec d’autant plus de force dans la vie sociale. La critique du scientisme peut être conduite de divers points de vue :

-          valorisation des connaissances non scientifiques contre la « froide rationalité scientifique » ;

-          Affirmation des limites de la science : la science pourrait se heurter à des limites objectives indépassables – dans ce sens vont très souvent les interprétations philosophiques du théorème de Gödel sur les limites de l’axiomatisation des mathématiques ou du mal nommé « principe d’incertitude de Heisenberg ».

-          Critique de la conception de la science comme moyen de maîtrise : il s’agit de mettre en cause une « technoscience » qui réduit la raison à la raison instrumentale.

Ces critiques cependant, sont des critiques collatérales. Elles ne touchent pas le cœur du scientisme, à savoir la prétention à la validité absolue de la science. « Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà » disait Montaigne, repris par Pascal. Le relativisme contemporain reprend pour en faire un principe épistémologique le relativisme sceptique classique. Partant du constat que l’histoire des sciences n’est peut-être pas cet exposition progressive de la vérité absolue que promettent les scientistes, les relativistes proposent une nouvelle conception de l’activité scientifique.

En premier lieu, on doit constater que la science est un pseudo-universel. Il existent des sciences, différentes quant à leurs objets, leurs méthodes, leurs capacités prédictives et le type d’énoncés qu’elles produisent. Un théorème mathématique n’est pas la même chose qu’une loi physique. Ces sciences elles-mêmes n’existent que dans contextes généraux qui les définissent ou non comme telles. L’idée d’une démarcation absolue entre science et métaphysique ou entre science et croyance est un leurre scientiste.

En second lieu, on doit admettre que les théories scientifiques qui se succèdent ne sont pas des versions successives et chaque fois améliorées de la même vérité scientifique. Thomas Kuhn reconstruit l’histoire des sciences à partir des concepts de paradigme et de révolution scientifique. Une révolution scientifique est un changement de paradigme, c'est-à-dire un bouleversement et une restructuration du champ de la science tout entier. Cette conception discontinuiste conduit à l’idée que les théories scientifiques ne peuvent pas être comparées entre elles et que, par conséquent, elles ne peuvent pas être mises en série sur la ligne d’un progrès, parce que les concepts qu’elles utilisent se comprennent seulement en tant qu’éléments d’un système qui leur donne sens. Le caractère incommensurable des théories scientifiques est au point de départ des conceptions relativistes de la science.

On va progressivement passer au relativisme épistémologique proprement dit en imaginant qu’entre des théories incommensurables, l’une d’entre elles ne s’impose pas parce qu’elle est « vraie » mais parce qu’elle a vaincu les autres théories concurrentes, soit parce qu’elle est plus efficace, soit parce qu’elle est mieux en harmonie avec les conceptions dominantes. Au jugement théorique concernant le vrai s’est substitué le constat pragmatique de ce qui est. Comme le dirait Richard Rorty, le mot « vrai » est un mot grandiloquent dont nous décorons les propositions qui se sont révélées efficaces et avantageuses pour nous.

Parmi les différents relativismes, on distingue l’anarchisme épistémologique défendu par Paul Feyerabend et le relativisme fondé sur la sociologie des sciences, défendu en France par Bruno Latour. Pour Feyerabend, « l’idée que la science peut et doit être organisée selon des règles fixes et universelles est à la fois utopique et pernicieuse. » Il oppose à cette visée pernicieuse sont principe « anarchiste » qui dit que « tout est bon ». Feyerabend s’attache, de façon assez provocatrice à montrer que la science tient souvent du mythe et que la science telle qu’elle s’est construite dans la civilisation occidentale n’est qu’une science parmi d’autres sciences possibles. De son côté, Bruno Latour essaie d’insérer la science parmi les activités sociales en général. La science s’explique comme les autres activités par les intérêts individuels et collectifs, les alliances pour le pouvoir et les conflits sociaux.

Conclusion

Il y a deux manières d’aborder le relativisme épistémologique. D’un certain côté, il est une réaction saine face à un dogmatisme scientiste arrogant. Il a contribué à dissiper les mythes de la science légendaire au profit d’un étude concrète des théories scientifiques. Mais au-delà, le relativisme est inconsistant – il se heurte au classique paradoxe du sceptique qui se contredit lui-même en affirmant qu’il n’y a pas de vérité – et peut mener à la confusion et aux pires absurdités : personne ne peut sérieusement soutenir que la médecine moderne n’a pas plus de valeur que la « science » des rebouteux.

Bibliographie

Paul Feyerabend : Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Seuil, 1979, réédition collections « Points »

A.Sokal et J.Bricmont : Impostures intellecuelles, Odile Jacob, 1997

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