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La vertu des apparences

Par Denis Collin • Enseigner la philosophie • Samedi 04/04/2015 • 0 commentaires  • Lu 1410 fois • Version imprimable

Chez d'assez nombreux philosophes (mais aussi bien au-delà), l'apparence est systématiquement dévalorisée. L'apparence est toujours plus ou moins vue comme l'apparence trompeuse, l'apparat qui est là pour éblouir et pour empêcher de voir la réalité. L'apparence c'est l'ombre sur le mur de la caverne que les hommes enchaînés prennent pour la réalité elle-même. Mais dans le même temps, il faut bien reconnaître que l'essence cachée ne peut apparaître, que l'apparence est aussi la manifestation de l'essence. La philosophie ne peut dévoiler ce qui est caché que si ce qui est caché ne l'est pas complètement. Le dévoilement auquel se livre la philosophie ressemble fort à l'inauguration officielle des statues et monuments : la statue est cachée sous un drap mais le drap montre qu'elle est cachée et n'est là que pour ménager l'effet de surprise.

 

Il y a donc dès le départ une véritable amphibologie de l'apparence. Comme le faux pasteur de «La Nuit du chasseur» l'apparence est double : d'un côté elle est la médiation vers l'être, elle a une agogique. De l'autre elle représente non seulement ce qui cache la vérité, mais aussi ce qui la déforme et la pervertit, ce qui est encore pire. Si on s'en tient à cette deuxième face de l'apparence, parler des vertus de l'apparence n'est-ce pas là un paradoxe, brillant, raffiné peut-être, mais un paradoxe qui permet de paraître brillant en étonnant le public philosophique ? Si le faux pasteur de la «Nuit du Chasseur» paraît double, en réalité il ne l'est pas, puisque justement il n'est qu'un faux pasteur et un vrai escroc, un vrai charlatan. Sur l'une de ses mains est écrit «Amour» et sur l'autre «Haine», mais lui-même est intégralement cupidité effrénée. L'apparence ne serait ainsi que clinquant et pur toc, mirage pour les naïfs, piège tendu par les sophistes. L'apparence serait le règne du masque, de l'obscurité, de l'obstacle et de l'opacité. Tel du moins la version du platonisme intégriste standard, celle qui nous recommande de détourner notre regard des ombres pour le tourner vers la lumière originelle, celle qui dévoile les choses dans le vérité profonde.

Mais cette version platonicienne nous parle encore du regard ; elle suppose non plus le regard de nos yeux physiques (ou plutôt biologiques) mais un regard intellectuel qui nous donnera une intuition intellectuelle – intuor, intueri en latin signifie porter son regard, fixer avec attention (Gaffiot). Kant à justement réfuté les prétentions de l'intuition intellectuelle et donné comme seul monde accessible à l'entendement le monde des phénomènes (cf.supra). Or l'apparence n'est pas quelque chose qui s'offre au regard mais quelque chose qui n'est pas en soi, quelque chose qui est constitué par les facultés sensibles pour en faire un objet du monde. Au delà des apparences dit Husserl, il n'y a aucun etre-en-soi. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien. Mais que rien n'est, ce qui n'est pas la même chose. Il y a du quelque chose hors de moi et hors de toute perception actuelle possible, mais ce quelque chose n'a pas de sens et n'est pas un être, c'est-à-dire un sujet d'une prédication possible. Nous passons donc d'une dévalorisation à un revalorisation de l'apparence : l'apparence, il n'y a que ça de vrai !

C'est pourquoi, par un retournement complet, d'une apparence qui incarnait le mal et le vice nous passons à une apparence qui est la seule voie offerte vers le vrai et donc incarne quelques vertus. Du proverbe français qui nous dit que l'habit ne fait pas le moine nous passons au proverbe allemand qui, au contraire, nous dit que l'habit fait le moine. L'apparence est ce qui conduit au vrai, elle est même la seule forme concevable du vrai. Quand les Grecs appellent à se méfier de l'apparence, ils ne peuvent pas donner une autre forme de vrai que quelque chose qui apparaît. Il faut se méfier de la première apparence, la confirmer par d'autres apparences (comme dans le système des Abschattungen de Husserl) mais ce qui sera présenté à la fin comme le vrai c'est encore un apparaître. Il est significatif que le mythe de la caverne soit entièrement basé sur ce système de déplacement de la vision. Le regard se détourne des ombres portées sur les murs de la caverne pour voir les vérités elles-mêmes qui sont directement éclairées par le soleil du souverain bien ; les vérités sont donc ce qui vient dans le lumière, ce sont des phainomenon au sens strict du terme. On pourrait ajouter que l'idée platonicienne (eidos) est aussi à l'origine de l'idole, que la forme aristotélicienne (la morphé) désigne surtout la forme extérieure et non quelque vérité intérieure cachée, une surface et non une profondeur.

Cette inversion gnoséologique de l'apparence a son pendant éthique. L'apparence est d'abord la futilité, le masque, la tromperie ; elle s'oppose à la sincérité, à la profondeur, à la vérité des valeurs éthiques. Mais la sincérité n'est pas autre chose qu'une transparence qui laisse apparaître le fond de l'âme ? Il faut aussi noter que la sincérité extrême, le refus des apparences n'est aussi parfois qu'une des formes de la mauvaise foi. L'extrême sincérité n'est souvent qu'une apparence et une arme de guerre dirigée contre autrui. Par exemple dans les relations Sartre/de Beauvoir, le récit par Sartre de ses conquêtes est incontestablement une manière d'affirmer sa domination sur «Le Castor». La nécessité de «sauver les apparences» n'est pas condamnable, même si elle ne doit pas faire illusion. «Sauver les apparences» c'est la seule chose qui la plupart du temps rend la vie vivable. Ce n'est pas tromper l'autre, mais au contraire lui manifester le minimum vital de respect. A l'inverse, dans «Belle du Seigneur», Cohen montre que la logique infernale de la représentation – l'amour transformé en représentation – peut se poursuivre au moment il s'agit de ne plus sauver les apparences mais de s'abîmer dans la réalité sordide comme une nouvelle forme de cette mise en scène de l'amour. L'apparence apparaît ainsi comme une de modération face à la transparence tyrannique et face à la mise en scène. «Sois ce que tu apparais» n'est pas un mauvais précepte[1].

 


[1]Le cynisme apparent et les paradoxes de Baltasar Gracian (par exemple dans les aphorisme de «De la prudence») relèvent de cette .

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