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De l’idéologie sécuritaire

Sur la liberté (III)

Un des thèmes essentiels de la science-fiction est celui de la société de surveillance généralisée. « Big Brother is watching you » : omniprésence de la figure du pouvoir totalitaire. Or, paradoxalement en apparence, cette surveillance généralisée est au cœur du développement de nos sociétés « libérales », au cœur de sociétés où la dénonciation du totalitarisme est un credo universel – il y devrait même y avoir un « quart de haine » quotidien contre le totalitarisme. L’impératif de la sécurité est en train, progressivement, insidieusement d’enfermer toute la société dans une cage d’acier et de détruire progressivement ce qui fonde l’individualité moderne, la séparation entre la vie privée et la vie publique.

Les faits sont assez connus. Rappelons-les brièvement.

Le développement prodigieux de la vidéosurveillance, tout d’abord : il devient impossible de se promener sans être enregistré et rentrer dans la liste des suspects potentiels. Sur la place Tienanmen à Pékin, il y a une caméra tous les vingt mètres, mais Londres, patrie de l’habeas corpus et de la sûreté personnelle est dans la course et talonne la dictature « communiste ». Toutes les villes suivent plus ou moins la même orientation. Évidemment, la surveillance totale uniquement par des opérateurs humains est impossible sauf à y employer des moyens considérables. Les systèmes de vidéosurveillance sont donc de plus en plus souvent assistés par des logiciels d’analyse de l’image programmé pour détecter les individus qui, dans une foule, ne se conduisent pas comme les autres. On ne saurait donner illustration plus saisissante de l’évolution de nos sociétés soi-disant démocratiques : celui qui ne se comporte pas comme tout le monde est un criminel en puissance !

Toutes les libertés individuelles de base sont mises en pièce. La liberté d’aller et de venir n’existe plus dans une société où les contrôles d’identité sont autorisés sans le moindre contrôle judiciaire, où un policier peut trois fois par jour demander ses papiers à un jeune qu’il connaît parfaitement : « allez, viens Mohammed, je vais contrôler ton identité ! » Cette invite absurde suffirait à montrer que nous sommes déjà de l’autre côté de la frontière qui sépare l’État de droit de la tyrannie. Les fouilles des automobiles, l’espionnage des communications, tout indique que l’idée de domicile privé est en voie d’être abolie. Marx faisait déjà remarquer que c’était le mode de production capitaliste (et non les communistes) qui abolissait la propriété privée. Toute l’évolution de la doctrine de la sécurité publique dans nos sociétés le confirme.

La surveillance des communications privées utilisant les moyens modernes de télécommunications. Jadis, le secret de la correspondance était une des garanties fondamentales du respect des libertés. Seuls les régimes tyranniques ouvraient les lettres pour vérifier que ne s’y échangeaient pas des propos subversifs. Dans le cadre de la guerre froide, les États-Unis, en collaboration avec le Royaume-Uni (toujours en pointe dans la destruction des libertés individuelles) ont mis au point un gigantesque programme d’espionnage de toutes les communications électroniques, le programme ECHELON. L’origine de ce système remonte à 1947 et au pacte secret passé entre le Royaume-Uni et les USA. La Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Canada se sont joints ensuite à cette entreprise. Mais c’est seulement en 2000 que l’existence du programme ECHELON est devenue publique, suite à la déclassification de certains documents par l’agence nationale américaine pour la sécurité. Ces moyens d’espionnage déjà anciens ont été renforcés par l’adoption du Patriot Act à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Mais les Anglo-saxons ont vite fait des émules. La loi « antiterroriste » adoptée par la France en 2005 est une copie (encore pâle) de la loi américaine.

Les gouvernements ont toujours consacré des efforts importants aux réseaux d’espions, de mouchards et autres provocateurs à la solde de la police. Ce qui donne un relief particulier aux évolutions actuelles, ce sont les progrès technologiques avec la généralisation de l’internet et du téléphone portable. La correspondance par internet garde les aspects formels de la correspondance privée. L’icône du courriel est une petite enveloppe. On peut être rassuré : écrire par courrier électronique, ce n’est que la forme moderne de la très ancienne correspondance. On confie maintenant au réseau ce que l’on confiait jadis à la poste ou au coursier. Seule différence : la vitesse ! Les électrons vont bien plus vite que le cheval. C’est que voudraient faire croire les thuriféraires de la technologie. Il n’en est évidemment rien. À la différence d’une correspondance privée scellée qui n’est qu’exceptionnellement ouverte et qui ne deviendra véritablement publique que moyennant des opérations longues et coûteuses, un courriel est par nature une conversation publique. Le secret de la correspondance est définitivement aboli ; d’ailleurs les États ne s’en cachent même pas. Les dernières lois sécuritaires en France l’établissent sans la moindre équivoque.

La collecte, le recoupement et la centralisation des informations personnelles font que l’individu est désormais complètement transparent aux yeux du pouvoir, au moins potentiellement. « Quand tu es né tu ne peux plus te cacher. » Le titre du film de Marco Tullio Giordana, consacré à l’immigration, convient parfaitement pour tous les citoyens. Avec la carte d’identité biométrique, il n’est plus possible de se déguiser. Avec les moyens mis aujourd’hui à disposition des gouvernements et des forces de répression, la Résistance aurait été impossible.

La phase suivante est déjà lancée. La biométrie combinée avec les moyens de l’informatique et des réseaux de télécommunications permet une surveillance de tous les instants : on peut suivre les individus à la trace. Détection de l’iris, numérisation des empreintes digitales, bracelets de surveillance, tout cela fonctionne et comme toujours pour les meilleures raisons du monde. La biométrie est utilisée pour la sécurité aérienne – à la suite du 11 septembre 2001, les États-Unis ont exigé des passeports biométriques et tous les autres pays leur emboîtent le pas, y compris les Anglais qui se sont si longtemps vantés des libertés anglaises – les citoyens britanniques n’étaient pas tenus d’avoir une carte d’identité. Biométrie encore pour la sécurité des installations industrielles, la reconnaissance des individus autorisés à utiliser un terminal informatique. Bracelets électroniques pour suivre les délinquants sexuels après leur remise en liberté. Les empreintes génétiques d’abord prises pour les délinquants sexuels s’étendent à tous les délinquants, c’est-à-dire à tous les condamnés depuis la loi sur « la sécurité intérieure » de 2005. Tous ? enfin pas tous : les délits financiers ne sont pas concernés, faut pas exagérer ! Mais, par contre les syndicalistes condamnés pour leur action syndicale n’y échappent pas. Il n’est d’ailleurs nécessaire d’être condamné pour être soumis au prélèvement ADN, une simple interpellation suffit. Gageons que bientôt cela concernera tous les suspects et bientôt tous les citoyens. De la même manière, les bracelets électroniques pour les délinquants sexuels se généraliseront sous une forme ou sous une autre.

Dans les grandes étables automatisées, les vaches non seulement sont baguées (un anneau dans l’oreille généralement qui indique leur numéro de vaccination) mais elles portent aussi avec elles une puce électronique qui permet de commander la ration d’aliment dont elles ont besoin. Les humains sont réduits à l’état de troupeau de vache sous la conduite du bon berger qu’est l’État !

Tout cela commence à être bien connu. Ce qui mérite explication ce sont les arguties par lesquelles le renforcement constant de l’appareil de surveillance et de contrôle des individus est légitimé. Le totalitarisme du xxe siècle était justifié par une affirmation de la légitimité absolue du pouvoir d’État : l’État est la réalité absolument souveraine en dehors de laquelle il n’est rien qui mérite d’exister. Mussolini, Hitler et Staline, chacun à sa façon, le répètent. Le totalitarisme du xxie siècle, celui qui se met en place tranquillement, avec notre assentiment, hypnotisés que nous sommes par la réalité virtuelle que nous proposent les médias, est un totalitarisme « libéral », un totalitarisme officiellement anti-étatiste, un totalitarisme que nous devons accepter pour la défense des libertés !

Il y a deux systèmes de justification qui se distinguent par leur degré de sophistication mais relèvent au fond tous les deux de la même idéologie liberticide. Premier degré, type « café du commerce » : « je me moque qu’on fouille ma voiture puisque je n’ai rien à me reprocher. » Un argument d’une bêtise insigne mais qu’il est pourtant de plus en plus difficile à combattre. « Je moque qu’on applique la peine de mort, puisque je ne suis pas coupable ! » Ou encore « On peut employer la torture sur les criminels, puisque je ne suis pas criminel. » Ou encore : « On peut regarder pour qui je vote puisque je suis toujours du côté du pouvoir ! » Cette argumentation (si on peut la qualifier de ce nom) affirme que tous les individus sont des coupables qui s’ignorent – ainsi que le répète le chef de la police au commissaire joué par Bourvil dans Le cercle rouge de Jean-Pierre Melville. Évidemment, le politicien intelligent ne parle pas de cette façon : il sait bien que ce langage piétine toute idée du droit. En effet, la déclaration des droits de l’homme de 1789, pour ne citer qu’elle, est sans la moindre ambiguïté. En voici quelques articles dont l’esprit est clairement opposé à l’idéologie sécuritaire :

Article IV - La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Article V - La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.

Article VII - Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires, doivent être punis; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant; il se rend coupable par la résistance.

Article IX - Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne sera pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi.

Tous ceux, parlementaires aussi bien que ministres, qui, depuis des dizaines d’années maintenant, non seulement autorisent mais encore incitent la police à solliciter, expédier ou exécuter des ordres arbitraires, auraient dû être punis pour violation des principes fondamentaux sans lesquels l’État « n’a pas de constitution » (cf. article XVII).

Mais le démagogue sécuritaire a de l’instruction. C’est donc au nom des droits de l’homme qu’il propose de mettre en pièces les droits de l’homme.

Article II - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.

La sûreté fait partie des droits fondamentaux et à partir de là on va se livrer à une opération de travestissement idéologique remarquable.

Premier escamotage : on remplace sûreté par sécurité. Or ces deux termes ont des sens et des connotations différents. La sûreté individuelle – car c’est d’elle qu’il s’agit manifestement dans le texte de la déclaration des droits – est un terme juridique qui désigne un « élément de la liberté individuelle consistant dans la garantie contre les arrestations, détentions et pénalités arbitraires. »[1] La sûreté est donc d’abord la protection de l’individu face à l’arbitraire du pouvoir politique ! Et on utilise ensuite ce « droit » comme légitimation du pouvoir arbitraire de l’État pour assurer la « sécurité » des citoyens. Or la sécurité, c’est tout autre chose que cette immunité face à l’arbitraire que désigne la sûreté. La sécurité, c’est l’absence de danger ou la prévention du danger. Il arrive qu’on emploie un terme à la place de l’autre, mais ils peuvent être radicalement antinomiques : dans un pays où les droits sont bafoués, je suis en sécurité à rester chez moi sans faire de politique, précisément parce que je ne dispose pas de la sûreté vis-à-vis de la police !

Cet escamotage se double d’un changement pas innocent du tout de l’ordre des droits. À droite comme à gauche, il est devenu de bon ton d’affirmer que la sécurité est le premier des droits, qui commande tous les autres. Dans l’esprit de la déclaration des droits de 1789, c’est tout le contraire. La liberté est le premier des droits et c’est d’ailleurs pour cette raison que la liste des droits se clôt sur la résistance à l’oppression : quand la liberté et toutes ses conditions (propriété, sûreté) ont été limitées ou supprimées, il faut alors recouvrer ses droits par tous les moyens possibles ! La constitution de 1793 allait même un peu plus loin : elle ne se contentait pas de faire de la résistance à l’oppression un droit, elle faisait de l’insurrection contre la tyrannie « le plus sacré des devoirs » ! Quoi qu’il en soit, les textes de 1789 et 1793 sont des textes d’inspiration authentiquement républicaine en ce sens que l’État a pour fonction première de garantir la liberté contre la domination. Placer la sécurité au premier plan, c’est reprendre la conception hobbesienne qui fait de l’État le pouvoir souverain auquel les sujets transfèrent tous leurs droits afin qu’il les protège contre la violence d’un « état de nature » caractérisé par la « guerre de chacun contre chacun ». Sans la sécurité garantie par un pouvoir absolu (un pouvoir non contestable), la vie serait misérable et brève. Mais à la différence des idéologues modernes de l’État sécuritaire, Hobbes ne raconte pas de bobards : si la fonction première de l’État est la sécurité, alors il est impossible de parler de liberté. Avec la franchise roborative qui est la sienne, il affirme :

Bien qu’on grave sur les tours et sur les portes des villes en gros caractères le nom de liberté, elle ne regarde pourtant pas les particuliers, mais le corps de la cité ; et n’appartient pas d’avantage à une ville républicaine qu’à telle autre qui est au cœur du royaume.[2]

La liberté est impossible sauf à retomber dans l’état de nature et donc exposer sa vie. En réalité, ajoute Hobbes, la plupart des hommes qui veulent la liberté veulent aussi que les autres restent dans la servitude :

Si l’on souhaite d’être libre pendant que tous les autres sont asservis, qu’est-ce autre chose que prétendre à la domination ?

C’est très exactement l’essence de la pensée dominante que Hobbes, génial comme toujours, révèle brutalement sous nos yeux. La réalité naturelle de l’homme, c’est la guerre, dont la forme civilisée – si l’on peut dire – est la guerre économique, véritable guerre de chacun contre chacun. Mais les classes possédantes cherchent la sécurité pour garantir leur propriété et jouir des richesses qu’elles accumulent tout en gardant pour elles-mêmes la liberté d’agir comme bon leur semble. Il s’agit donc bien de la volonté de domination et de rien d’autre. Voilà pourquoi dans la hiérarchie des « droits » revue et corrigée, c’est la sécurité qui vient en premier : la liberté n’est qu’une modalité particulière de cet impératif catégorique.

Et c’est pourquoi aussi toute protestation des dominés est assimilée à une violence insupportable. Que les syndicats déclenchent dans les transports une de ces rituelles grèves de vingt-quatre heures, plus ou moins suivies et sans lendemain, et l’on voit se déchaîner les représentants du patronat et leurs valets de plume ou de caméra dénonçant les usagers « pris en otage ». L’hyperbole dit précisément ce que veut dire l’obsession de l’insécurité : l’intolérable insécurité des possédants que le mouvement social pourrait obliger à céder quelques miettes du festin dont ils se goinfrent avec une impudeur provocatrice. Jadis, on faisait donner la troupe contre les grévistes. La troupe qui tirait dans le tas plus souvent qu’à son tour. Aujourd’hui, on a trouvé beaucoup plus efficace : les « casseurs », plus ou moins manipulés, plus ou moins soudoyés, qui ont pour fonction de faire dégénérer les manifestations et faire les gros titres du « JT » : manifestants = casseurs = insécurité. Bref, il faut habituer tout le monde à cette idée que la sécurité est menacée par la liberté accordée aux membres des classes dangereuses de se déplacer à leur gré et de jouir de leurs droits constitutionnels.

Une fois l’apparat idéologique volatilisé, que reste-il donc de ce débat sempiternel sur la sécurité qui nécessiterait que soient rognées une à une toutes les libertés fondamentales ? Il faudrait d’abord établir les faits et ensuite discuter des politiques à mettre en œuvre.

Sur le plan des faits, on nage en pleine confusion. On parle de montée de l’insécurité sur la base de statistiques dont on ne sait pas au juste ce qu’elles mesurent véritablement et qui sont susceptibles de toutes les manipulations en fonction des affichages choisis par les ministres. Personne ne peut dire s’il y a vraiment plus ou moins d’insécurité qu’il y a trente ans puisqu’on ne sait pas quantifier ladite insécurité. Au début des années 70, la route tuait 18000 personnes par an. On est aujourd’hui un peu au-dessus de 5000. Le progrès de la sécurité est donc considérable. En comparaison, le chiffre des crimes de sang, à peu près 2000 tentatives d’homicide par an, est très stable et les homicides liés aux vols ou tentatives de vol restent très peu nombreux avec une tendance à la baisse depuis plusieurs années : le taux des homicides et tentatives d’homicides a même baissé au tournant des années 2000 : il est de 3,6 faits pour cent mille habitants en 2000 contre 4,5 en 1990. Le meurtre n’est pas d’abord crapuleux : le principal facteur d’insécurité, ce sont les parents pour leurs enfants, les maris pour leurs femmes, les amants pour leurs maîtresses et toutes les combinaisons qui en découlent[3], à quoi on rajoute la folie, la boisson et autres drogues. Mais rien à voir les hordes sauvages qui s’en prendraient à nos vies pour s’accaparer nos biens !

Deuxième aspect : qu’appelle-t-on violence ? Les batailles entre jeunes ont toujours existé et si quelques-unes font aujourd’hui l’objet d’une grande médiatisation (par exemple les rivalités entre bandes de cités voisines dans telle ville de banlieue parisienne), on oublie qu’elles étaient bien plus générales il y a un siècle ou deux. D’un village à l’autre, les affrontements pouvaient être systématiques entre les bandes d’adolescents. Mais ça se passait à la campagne, à l’abri des regards et notamment de ceux des adultes et aucun journal n’en parlait, les coups et blessures se soignaient tant bien que mal, mais sans faire appel au SAMU. Dans les lycées, la violence entre élèves a très certainement fortement décru depuis les années 50/60, ne serait-ce qu’en raison de la diminution des internats. Quiconque a subi les rites de bizutage sait ce qu’il en était et qui demeure dans quelques prépas chics, quelques prytanées militaires et quelques grandes écoles sans que cela choque outre mesure nos pourfendeurs d’insécurité : sadisme, cruauté, humiliation, violences sexuelles, c’était et c’est encore cela le bizutage. Aujourd’hui, une paire de gifles ou une injure raciste vont être classées comme incidents violents et donc faire monter les chiffres de la statistique pour le plus grand bonheur des exploiteurs patentés de la misère du monde. Peut-être faut-il seulement remarquer que les violences scolaires sont plus souvent aujourd’hui des violences contre les professeurs et contre les représentants des institutions en général. Voilà qui serait un phénomène nouveau à analyser dans le détail. Encore qu’il faille, là aussi, se méfier des effets de perspective. Quand Brassens chante : « or, sous tous les cieux, sans vergogne / c’est un usage bien établi / dès qu’il s’agit d’rosser les cognes / tout le monde se réconcilie », il s’appuie sur un vieux fond populaire de haine contre les pouvoirs, les policiers et les juges.[4]

On pourrait parler des violences sexuelles. Là encore, la criminalisation de certains comportements jugés comme sans importance de par le passé est évidente. Michel Foucault donne de nombreux exemples de ce processus. En voici un, significatif :

Un jour de 1867, un ouvrier agricole, du village de Lapcourt, un peu simple d’esprit, employé selon les saisons chez les uns ou les autres, nourri ici et là par un peu de charité et pour le pire travail, logé dans les granges ou les écuries, est dénoncé au bord d’un champ, il avait, d’une petite fille, obtenu quelques caresses, comme il l’avait déjà fait, comme il l’avait vu faire, comme le faisaient autour de lui les gamins du village ; c’est qu’à la lisière du bois, ou dans le fossé de la route qui mène à Saint-Nicolas, on jouait familièrement au jeu qu’on appelait « du lait caillé ». Il est donc signalé par les parents au maire du village, dénoncé par le maire aux gendarmes, conduit par les gendarmes au juge, inculpé par lui et soumis à un premier médecin, puis à deux autres experts qui, après avoir rédigé leur rap port, le publient. L’important de cette histoire ? C’est son caractère minuscule ; c’est que ce quotidien de la sexualité villageoise, ces infimes délectations buissonnières aient pu devenir, à partir d’un certain moment, objet non seulement d’une intolérance collective, mais d’une action judiciaire, d’une intervention médicale, d’un examen clinique attentif, et de toute une élaboration théorique. L’important, c’est que de ce personnage, jusque-là partie intégrante de la vie paysanne, on ait entrepris de mesurer la boîte crânienne, d’étudier l’ossature de la face, d’inspecter l’anatomie pour y rélever les signes possibles de dégénérescence; qu’on l’ait fait parler; qu’on l’ait interrogé sur ses pensées, penchants, habitudes, sensations, jugements.[5]

On a découvert récemment combien la « pédophilie » a pu être courante dans les institutions qui encadraient les enfants et les adolescents, tout spécialement les institutions religieuses. Ce qui est aujourd’hui considéré comme un crime parmi les plus horribles a été longtemps tu, su mais ignoré volontairement car cela faisait partie des phénomènes naturels plus ou moins inévitables. Ici, c’est bien la « volonté de savoir » qui crée la délinquance !

Pour une partie, on peut donc penser que les chiffres mesurant l’insécurité sont à la hausse tout simplement parce que nos sociétés sont de plus en plus policées, c’est-à-dire de plus en plus soumises au pouvoir de la police, au contrôle systématique de tous les actes de « déviance ». Comme nous l’avons noté au début de ce chapitre à propos de la vidéosurveillance, nous sommes dans une société où celui qui court quand les autres marchent est un criminel en puissance.

Faut-il pour autant nier totalement cette insécurité qui occupe tant les médias, surtout dans les périodes de campagne électorale ? Sans doute pas. Laurent Mucchielli fait remarquer :

En réalité, ce qui augmente dans la société française ce sont des agressions intermédiaires (des coups qui sont toutefois rarement très graves puisqu’ils n’entraînent un arrêt de travail ou une hospitalisation que dans un cas sur vingt), qui se concentrent dans et autour des quartiers pauvres des grandes agglomérations, les auteurs comme les victimes étant le plus souvent de jeunes hommes qui se battent entre eux. Enfin, rappelons que les délinquances qui empoisonnent le plus souvent la vie quotidienne des Français ne sont pas des violences interpersonnelles mais des vols et des cambriolages. Ces atteintes à la propriété représentent les deux tiers de la totalité des crimes et délits enregistrés par la police chaque année, et l’on sait combien l’accroissement des inégalités sociales leur sert de creuset.

Il existe, en effet des secteurs de nos sociétés dans lesquels les conditions de la vie ordinaire se sont gravement détériorées, à la fois dans l’absolu et relativement à l’aisance et à la sécurité tapageuses dont jouissent les classes privilégiées. Ainsi des statistiques globales pourraient masquer des disparités considérables entre les classes aisées qui vivent globalement plus en sécurité qu’il y a quelques décennies et les pauvres qui subissent une dégradation considérable de leurs conditions de vie non seulement matérielles mais aussi sociales.

Le chômage de masse et la pauvreté galopante dans ces anciennes cités ouvrières que sont les quartiers HLM des grandes villes ont créé le terreau de l’errance de toute une fraction de la jeunesse, laissée à l’abandon[6] et du développement de toutes sortes d’activités délictueuses ou même franchement criminelles. À la pauvreté ajoutons le mépris social et le racisme tant sous ses formes directes (injures, contrôles policiers au faciès) que dans les discriminations de toutes sortes, à l’embauche, pour les logements, etc. Ce qui est surprenant, ce n’est pas ce phénomène lui-même, c’est que, somme toute, il reste finalement si peu développé.

Après la droite, spécialiste du tchatcha de l’insécurité, toute une partie de la gauche a embouché les mêmes trompettes. Il faudrait en finir avec « l’angélisme » d’une gauche qui voyait dans la prévention et l’éducation le remède. Le mythe américain de la « tolérance zéro » frappe tous azimuts. Le résultat en est connu : les dispositifs répressifs se sont considérablement alourdis, les prisons sont surpeuplées notamment de petits délinquants à qui il faudrait précisément éviter de côtoyer les grands criminels. La déclaration des droits de 1789 précisait :

Article VIII - La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée.

Au mépris de ce principe, les peines les plus disproportionnées sont de rigueur depuis les lois dites « Sarkozy » de 2002. L’obstruction dans un hall d’immeuble peut coûter jusqu’à 6 mois de prison et 3750 € d’amende ! Si on veut prendre cela pour calibre des peines, il faut derechef rétablir la peine de mort avec supplice de la roue. Un préadolescent pris à voler une tablette de chocolat dans un supermarché peut être mis en garde-à-vue et sa famille voit l’autorité parentale confiée à un agent de la justice, baptisé « référent ». On n’en pas encore aux galères pour le vol d’un pain mais on s’en rapproche dangereusement chaque jour un peu plus. Et nous n’avons pas de Victor Hugo pour parler de nos misérables.

*

Les révolutionnaires d’antan considéraient que la voyoucratie n’était qu’une des conséquences de l’organisation sociale fondée sur la propriété privée. Évidemment, si on abolit la propriété privée, les voleurs disparaîtront immédiatement, puisque le vol ne peut se définir que relativement à la propriété. Mais ce proudhonisme un peu simpliste n’est pas très satisfaisant. Encore qu’on doive noter les effets pervers incontestables des efforts déployés pour protéger la propriété. Comme il est devenu de plus en plus difficile de voler les voitures, les spécialistes de la revente des véhicules de luxe doivent maintenant agresser le chauffeur pour lui voler ses clés, car le temps est loin où l’on pouvait démarrer une voiture avec deux pinces crocodiles ! D’où les statistiques récentes qui témoignent d’une inquiétante montée de la violence sur les personnes.

Quoi qu’il en soit, même dans une société sans propriété capitaliste des moyens de production, on devrait assurer une propriété privée et celle-ci devrait être protégée tout comme les personnes doivent être protégées dans leur intégrité physique. Donc même si la question de l’insécurité est agitée idéologiquement, manipulée pour mieux manipuler, elle reste et surtout restera même avec une société bien mieux organisée que la nôtre, une question sérieuse. Il faut seulement la poser correctement. Quand on dit que la sécurité est la première des libertés, ce n’est au mieux qu’une pirouette verbale : la sécurité est un impératif qui, qu’on le veuille ou non, limite la liberté. Il y a un conflit, insurmontable, entre liberté et sécurité. Et en posant clairement les choses de cette manière, on peut alors arbitrer en toute connaissance de cause. Mais la logique des politiques publiques de sécurité n’est absolument pas de poser le problème en ces termes, elle est d’engloutir toutes les libertés dans cette seule unique pseudo liberté qu’est la sécurité.

 



[1] Henri Capitant : Vocabulaire juridique (repris dans le Trésor de la Langue française).

[2] Th. Hobbes: Le citoyen, GF-Flammarion, p.202

[3] Nous avons failli ajouter “et inversement”, mais ce n’est pas exact: 85 à 90% des homicides sont perpétrés par des hommes. Les empoisonneuses et les poignardeuses restent rares !

[4] Si d’ailleurs un groupe « rap » chante la même chose en remplaçant « cognes » par « keufs », on verra immédiatement les ministres et quelques intellectuels médiatiques s’insurger contre cette intolérable montée de la violence des jeunes contre la police…

[5] Michel FOUCAULT, La volonté de savoir (Histoire de la sexualité, 1), Gallimard, 1976, pp.43/44

[6] On est souvent moins loin qu’on ne le croit des romans de Dickens, contemporains de la formation du prolétariat britannique.

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Ecrit par dcollin le Jeudi 28 Juin 2007, 00:14 dans "Actualités" Lu 6237 fois. Version imprimable

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