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Le socialisme selon Marx par Michel Henry.

Par Denis Collin • Bibliothèque • Lundi 16/06/2008 • 0 commentaires  • Lu 7062 fois • Version imprimable

Trois articles concis qui forment une lumineuse introduction à Marx. Sous le titre Le socialisme selon Marx, les éditions Sulliver proposent trois articles (1969, 1984, 1974) de Michel Henry qui constituent une puissante invitation à lire ou à relire son monumental Karl Marx en deux volumes (1.  Une philosophie de la réalité, 2. Une philosophie de l’économie)[1]. Peut-être ce qui résume le mieux le rapport de Michel Henry à Marx est-ce la proposition qui conclut le premier de ces trois articles :

« la tâche philosophique qui est la nôtre : lire Marx pour la première fois ». (p. 44)

La thèse de Michel Henry que je partage largement[2] est que pour comprendre Marx, il faut commencer par se débarrasser du marxisme. En effet, « Marx est un philosophe inconnu » car « le marxisme fait écran entre Marx et nous » (p.9) Et pour cause. Si le marxisme procède bien de Marx, il en procède en l’effaçant, en engloutissant ses intuitions originelles sous une métaphysique qui lui est radicalement opposée. Les inventeurs du marxisme – ces marxistes des années 1890 à 1914 – ignoraient l’essentiel de l’œuvre philosophique de Marx – les Manuscrits de 1844, l’Idéologie allemande, la Critique du droit politique de Hegel ne furent en effet publiés que dans les années 30 par Riazanov[3]. Le marxisme, soutient Michel Henry, se fonde non sur une philosophie de Marx que presque tout le monde ignore, mais sur le petit livre d’Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, une livre d’une faiblesse insigne. Michel Henry exagère un peu. Dans l’invention du marxisme, un livre comme L’Anti-Dühring joue un certain rôle. Or ce livre a été publié du vivant de Marx et avec son accord.  En tout cas, concernant le Ludwig Feuerbach Michel Henry a incontestablement raison. Ce texte pose de manière incroyablement simpliste la question du rapport de la pensée à l’être et classe toutes les pensées autour de cette question. Engels, bizarrement, s’assied sur les acquis de L’Idéologie Allemande et des thèses sur Feuerbach. Il invente le « matérialisme dialectique », théorie tératologique[4],  alors que les thèses sur Feuerbach réfutent et renvoient  dos-à-dos et l’idéalisme et le matérialisme (y compris celui de Feuerbach).

On On peut résumer les grandes propositions d’interprétation de Michel Henry sous trois rubriques.

I. Le matérialisme de Marx doit être interprété non comme un matérialisme métaphysique à l’ancienne mais comme une philosophie qui fait de la vie individuelle le fondement ultime de toute réalité. Pour Marx (et Michel Henry donne sur ce point de nombreuses citations probantes), « matériel » veut dire « personnel » ou encore « subjectif ». Ce qui est matériel, c’est donc la vie qui s’éprouve elle-même.

II. La philosophie de Marx est une réfutation radicale de la métaphysique hégélienne de l’universel. Si la réalité fondamentale est la vie, celle-ci est par nature individuelle. Il y a des ouvriers mais pas une espèce de réalité abstraite et collective qui serait le prolétariat. Les classes sociales ne sont pas des réalités premières mais des résultats de l’action des individus qui, placés dans des conditions identiques, sont amenés à éprouver les mêmes besoins et les mêmes souffrances.

III. Les catégories économiques sont des abstractions et Marx ne crée pas une nouvelle « science économique ». Il fait au contraire la genèse de l’économie à partir de la vie. L’échange économique est l’échange de travail abstrait par opposition à la « valeur d’usage » produite par le travail vivant. La clé pour comprendre le Capital, réside dans la compréhension du caractère extra-philosophique de la production de la plus-value. C’est pour cette raison que la réduction de la pensée de Marx à une théorie du rôle de l’infrastructure productive est absurde. Et c’est aussi la raison pour laquelle les économistes ne comprennent rien à Marx…

De ces propositions, Michel Henry tire des conclusions concernant l’histoire du mouvement ouvrier et la réalité du prétendu «communisme» . Tout cela mérite sans doute discussion. Mais Michel Henry nous oblige à considérer non seulement l’œuvre de Marx mais aussi la « réalité économique » présente avec un regard neuf.

 Michel Henry : Le socialisme selon Marx.

Éditions Sulliver, 2008, ISBN 9782351220412, 112 pages, 13€

 Extrait (voir www.sulliver.com)

Il faut ici rappeler ce fait déterminant, mais toujours et de nouveau occulté, que la pensée de Marx n’a aucun rapport avec le marxisme et que c’est celui-ci et lui seul qui a servi de modèle et de principe conducteur à la construction des sociétés nouvelles qui ont voulu et cru se réclamer du socialisme conçu par Marx. L’histoire de la pensée de Marx après sa mort, devenue celle du marxisme, représente en effet le phénomène culturel le plus
exceptionnel et le plus ahurissant qu’on puisse apercevoir dans les temps modernes.

Toute grande doctrine, il est vrai, en raison du jeu inévitable des influences et des interférences, a subi des modifications ou des altérations plus ou moins profondes – à titre d’exemple : l’investissement du christianisme par la pensée grecque. C’est la tâche des historiens et des philosophes de démêler le fil embrouillé de ces séquences idéelles,
spirituelles ou morales. Dans le cas qui nous occupe, il est question d’autre chose : la totalité des écrits philosophiques fondamentaux de Marx – la Critique de l’État hégélien, les Manuscrits de 44, L’Idéologie allemande notamment – est demeurée inconnue de ceux qui ont construit l’idéologie marxiste et le monde à la lumière de cette idéologie.

De quelle base théorique, proprement philosophique, disposaient-ils donc – ils : Lénine, Trotski, Staline, Mao et quelques autres, quelques intellectuels du genre Plekhanov ? Les écrits précités étant restés inédits, parce que inachevés ou en raison du refus explicite des éditeurs (par exemple pour L’Idéologie allemande), Engels entreprit, après la mort de
Marx, d’en donner le résumé qui devait servir de fondement à tout l’édifice théorique du marxisme : ce fut L. Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.

Texte d’une extrême faiblesse intellectuelle qui nous place pour l’essentiel devant l’alternative suivante : ou bien l’esprit crée la matière, comme l’ont cru Hegel et tous les idéalistes, ou au contraire la matière crée l’esprit, son propre reflet dans la conscience ou dans le « cerveau » des hommes, comme l’a dit Marx, ce qui inaugure la nouvelle philosophie (nouvelle !) et détermine la manière dont il convient désormais d’aborder
toutes les grandes pensées du passé, dissociant en chacune d’elles, des éléments idéalistes et bourgeois qu’elle contient encore, les signes précurseurs du matérialisme et de l’avenir.

Texte historiquement inexact puisque, dans la prodigieuse évolution philosophique de Marx au cours des années 1840-1847, il intervertit les influences décisives de Feuerbach et de Stirner, plaçant la seconde avant la première, alors que c’est la lecture de L’Unique et sa propriété qui conduisit Marx, prenant alors pleinement conscience de sa pensée profonde, déjà formulée dans la Critique de l’État hégélien, à rompre avec Feuerbach
et sa philosophie de la Gattungswesen, l’un des sous-produits de l’universel hégélien.

Texte philosophiquement faux parce qu’il place spéculativement au fond de toute chose une matière qui est celle de la physique et dont Marx ne parle jamais. Marx utilise l’adjectif « matériel », par quoi il désigne en effet la réalité, non pas la réalité objective que thématise la science et dont elle poursuit l’élaboration indéfinie, en sorte que cette réalité se présente encore aujourd’hui comme un X dont la connaissance adéquate est
renvoyée au terme idéal du progrès scientifique. Par « matériel » Marx entend cette réalité que nous sommes et dont nous faisons en nous l’épreuve immédiate, la vie phénoménologique individuelle, ce besoin irrécusable dont nous subissons la pression et qui se change spontanément en l’activité qu’il déploie en vue de se satisfaire.

Or, d’une part, c’est cette vie phénoménologique telle qu’elle s’expérimente elle-même, une sorte d’absolu donc, qui constitue le fondement de l’histoire et de l’économie en ce sens qu’elle produit les phénomènes spécifiques qui seront étudiés par ces sciences que nous appelons l’histoire et l’économie politique. La vie n’est pas l’objet de ces sciences, elle produit, disons-nous, les phénomènes qui seront soumis éventuellement (car ils ont
existé quand ces sciences n’existaient pas) à leur investigation, elle est le naturant des formations qui seront rendues objectives par l’approche scientifique, mais qui en elles-mêmes, c’est-à-dire dans la vie qui les produit et ne cesse de les produire, ne sont rien de tel. Le « matérialisme historique », si l’on veut conserver ce terme qui n’est pas de Marx –
L’Idéologie allemande parle du « fondement matériel de l’histoire » – n’est pas une conception particulière de l’histoire parmi d’autres possibles mais une philosophie de l’histoire qui assigne aux phénomènes « historiques » une origine située hors d’eux, dans la vie justement, qui apparaît ainsi comme le fondement métaphysique, en tout cas métahistorique de l’histoire elle-même. C’est, dans la vie, la réitération indéfinie du besoin et du travail, ce sont les individus souffrants et agissants, « les individus vivants » dit Marx, qui sont « la première présupposition de toute histoire des hommes 2 » et qui déterminent ainsi a priori cette histoire et toute société possible comme une histoire et une société qui sont et doivent nécessairement être d’abord une histoire et une société du besoin et du
travail, de la production et de la consommation.

D’autre part, cette vie qui apparaît comme le principe de l’histoire et de la société, n’est pas chez Marx l’objet d’une désignation extérieure, elle ne se propose pas comme une réalité empirique, thème d’une science elle-même empirique. Et c’est ici qu’il faut tenter de reconnaître l’originalité et l’extraordinaire pénétration de Marx philosophe. Car c’est sur le plan philosophique, dans un débat proprement philosophique avec les plus grands
philosophes et avec celui qui les incarnait tous – reprenant et assumant leurs pensées dans l’Aufhebung de son système –, avec Hegel, que se définit l’apport propre de Marx à la philosophie occidentale, à savoir l’interprétation de l’être originel, de ce qui constitue le fondement de toute chose et notamment de l’histoire et de la société, comme la vie. Ce
qu’il y a de vivant dans Marx : ceci d’abord qu’il est un penseur de la vie.

[1] Gallimard, réédité dans la collection « Tel ».

[2] Voir Comprendre Marx, Armand Colin, 2006, collection « Cursus » et La théorie de la connaissance chez Marx, L’Harmattan, 1996.

[3] David Riazanov, militant marxiste russe, emprisonné et déporté par le tsarisme, fonde l’institution Marx-Engels de Moscou.  Déporté en 1930, il est libéré puis fusillé sur ordre de Staline en 1938…

[4] J’ai eu l’occasion de montrer les contradictions flagrantes entre matérialisme et dialectique et le caractère inconsistant de l’entreprise d’Engels.  Voir mon article dans le numéro 1 de la revue Matière première. http://denis-collin.viabloga.com/news/la-dialectique-de-la-nature-contre-le-materialisme

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