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Le concile de Londres (I)

Badiou entre saint Paul et Mao

Le colloque qui s’est tenu à Londres en mai 20091 sur le thème de « l’idée du communisme a eu un certain retentissement médiatique. Tout le gratin du marxisme mondain s’y retrouvé, de Badiou à Negri, en passant par Zizek, Rancière et quelques autres seigneurs des lettres et de la philosophie. La 4e de couverture du livre qui rend compte de ce colloque (L’idée du communisme, Badiou/Zizek dir., Lignes 2010) nous avertit qu’il s’agit d’une quinzaine de philosophes « parmi les plus importants » – on n’est jamais si bien servi que par soi-même. 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par l’intitulé. On parle d’idée du communisme comme s’il y avait un communisme, comme si le mot communisme avait un sens univoque alors qu’on devrait, maintenant au moins, être plus prudent et admettre que le terme « communisme » est plus un mot, équivoque comme tous les signes, qu’une idée claire et distincte. Il y a, historiquement, de très nombreuses variétés de mouvements que l’on peut désigner par le mot « communisme », le « communisme primitif » des premières sociétés humaines et dont les ethnologues du XXe ont trouvé des traces, le « communisme » platonicien, les premières communautés chrétiennes, les mouvements plébéiens du Moyen Âge (comme la révolte des « ciompi » à Florence en 1378), les premiers mouvements révolutionnaires modernes, les paysans de Thomas Münzer, les « diggers » dans la révolution anglaise, la conjuration des Égaux de Babeuf, le communisme ouvrier du XIXe siècle, dans ses diverses variantes, le communisme historique du XXe et peut-être un communisme nouveau à redéfinir pour le XXIe siècle ! Comme on le voit le singulier est devenu très pluriel. Mais il est vrai que, la conférence devant se tenir « dans l’espace de la philosophie », il ne fallait venir compliquer les choses avec les faits bassement empiriques de l’histoire réelle. Qu’on se le dise, on se tiendra donc dans le ciel des idées pures. Notre colloque de Londres ressemble, et ce n’est pas fortuit, au « concile de Leipzig » si durement épinglé par Marx et Engels dans L’Idéologie Allemande. « Saint Bruno » et « Saint Max » ont été remplacés par « saint Alain » (Badiou) qu’on sait disciple de saint Paul de Tarse et par « sant’Antonio » (Negri) dont le best-seller Empire nous a appris qui cherchait la nouvelle voie du communisme dans les traces du « fratello », saint François d’Assise.

À tout seigneur, tout honneur . c’est Badiou qui ouvre le concile. Il s’agit d’expliciter « l’Idée du communisme », en n’oubliant pas la majuscule pour « Idée ». Car s’agit de réinscrire ce travail dans un effort pour renouveler l’usage de Platon, dont « l’œuvre » de Badiou devrait nous permettre … de nous faire une idée : « dans ce cas. l’Idée est une reprise contemporaine de ce que Platon tente de nous transmettre sous les noms d’eidos ou d’idea, ou même plus précisément d’Idée du Bien » (7). On commence très fort : l’Idée du communisme n’est rien d’autre que « l’Idée du Bien » au sens platonicien. Chez Platon, pour atteindre cette « Idée du Bien », il faut se livrer à un harassant exercice de varappe pour sortir de la caverne où les malheureux humains que nous sommes sont enfermés voués à contempler les reflets et les ombres portées sur les parois de la caverne en les prenant pour la réalité. Une fois sorti, le philosophe peut enfin se risquer à contempler le bien et ensuite il doit redescendre dans la caverne pour faire part de sa découverte aux hommes restés enchaînés, qui, ne le croyant pas le mettent à mort. La caverne de Badiou fut plus confortable – Normale Sup’ est même une caverne cinq étoiles – et, loin d’être mis à mort, notre héros platonicien fut invité sur France-Culture et eut table ouverte dans tous les magazines grand public.

Ne chipotons cependant pas trop. Après tout, un défenseur de Platon ne peut pas être complètement mauvais – et on se félicitera de cet appel brûlant à la tradition de la part de quelqu’un qui, dans sa jeunesse, appelait à détruire « l’école bourgeoise » et à transformer l’université en « base rouge », selon les modèles enseignés par la « pensée Mao-zedong ». Il faut tout de même s’habituer au vocabulaire. Badiou s’intéresse à « l’opération » dénommée « Idée du communisme », « opération » qui a « trois composantes » de vérité, politique, historique et subjective. Par conséquent, devenir un militant, c’est la composante subjective que Badiou définit ainsi : « Il s’agit de la possibilité pour un individu, défini comme un simple animal humain, et nettement distingué de tout Sujet, de décider de devenir une partie d’une procédure de vérité politique » (9/10) ! On se croirait dans Les Précieuses ridicules. Les « commodités de la conversation » sont nettement enfoncées au concours de la formule pédantissime. Dire des choses banales le plus obscurément possible, voilà la clé de « l’intelligence philosophique » de notre époque. Mais appliquant le principe de charité, nous allons essayer de faire nôtre, au moins à titre provisoire, le postulat selon lequel la fameuse « œuvre » de Badiou est tout autre chose qu’une opération de gonflage d’une pensée banale et même d’une pauvreté affligeante. Nous devons donc essayer de nous plier, aussi pénible que cela soit, au jargon badiousien.

Dissoudre l’individu singulier dans l’Idée, voilà le procédé philosophique de l’idéalisme jeune-hégélien que La Sainte Famille et l’Idéologie Allemande ne cessent de pourfendre. C’est cependant très exactement le genre d’opération auquel que se livre Badiou. La décision de devenir militant communiste, Badiou la décrit de cette façon : « C’est le moment où un individu prononce qu’il peut franchir les limites (d’égoïsme, de rivalité, de finitude, …) imposée par l’individualité (ou l’animalité, c’est la même chose). Il le peut pour autant que, tout en restant l’individu qu’il est, il devient aussi par incorporation, une partie agissante d’un nouveau Sujet. » (10) Le militantisme (et donc le communisme) est donc un dépassement radical de l’individu, « incorporé » dans un nouveau corps. Il serait aisé de montrer que tout ceci n’a aucun rapport, ni de près ni de loin avec la philosophie de Marx, qui est précisément une pensée de l’individu (voir mon livre La théorie de la connaissance chez Marx) et peut-être une pensée trop individualiste, ainsi que le propose Costanzo Preve dans son Marx inattuale. Mais, après tout, Badiou a le droit de traiter Marx en chien crevé et de penser un communisme résolument anti-marxien. On pourrait remarquer que Badiou n’est pas non plus aussi platonicien qu’il le proclame avec cette théorie de l’incorporation, bien peu platonicienne mais très proche des Pères de l’Église. Il n’est pas non plus hégélien. Il loue, certes, le hégélianisme de son ami Zizek qui un hégélianisme affranchi de la Totalité, c’est-à-dire affranchi de Hegel, et donc, pour Badiou, le seul Hegel acceptable est un Hegel anti-hégélien. À l’inverse de Badiou, en effet, Hegel ne défend pas l’anéantissement de l’individu, l’individu ne devient pas un individu historique en rejetant ses « limites », en rejetant son « égoïsme » ou sa « finitude ». C’est bien plutôt l’inverse, c’est la « ruse de la raison » qui convertit l’égoïsme subjectif en effectivité de l’Esprit d’un peuple (Volkgeist). Les intérêts et les passions individuelles sont les facteurs actifs effectifs, du point de vue historique.

Badiou a vraiment un philosophie nouvelle, une philosophie en rupture avec l’essentiel de la tradition philosophique et notamment celle de Hegel et Marx. Son individu incorporé dans le grand corps du Sujet (avec majuscule), c’est tout simplement le pauvre pécheur, qui se convertit et participe désormais du corps du Christ, l’Église. Encore que l’opération chrétienne soit un peu plus dialectique que la conversion militante badiousienne  : le chrétien ne s’incorpore pas seulement de manière unilatérale, il aussi doit incorporer le corpus christi, dans le rituel renouvelé de la Cène pour rester membre du grand christique présent « matériellement » qu’est l’Église.

Miracle de la communion, donc : « Avec l’Idée, l’individu en tant qu’élément du nouveau Sujet, réalise son appartenance à l’Histoire. » (Idée, Sujet, Histoire, la sainte trinité majusculée). Reformulé en termes lacaniens, cela donne : « l’Idée communiste est l’opération imaginaire par laquelle une subjectivation individuelle projette un fragment de réel politique dans la narration symbolique d’une histoire. » (13) Et Badiou d’ajouter que cette Idée est « (comme on s’y attend !) idéologique. » En assumant positivement « l’idéologie », Badiou indique on ne peut plus clairement qu’il fait demi-tour, emprunte à l’envers le chemin qui conduit des « Jeunes Hégéliens » à Marx et dont L’idéologie allemande, ce « règlement de comptes avec notre ancienne conscience philosophique » avait marqué le terme.

Badiou tire les conséquences de ce retour dans le ciel nuageux des idées : « Il est essentiel de bien comprendre que “communiste” ne peut plus être l’adjectif qui qualifie une politique. » (13) Selon Badiou, c’est de cette confusion entre Idée et réel que seraient nés les « expériences à la fois épiques et terribles » qui ont marqué notre histoire, une confusion tiendrait aux « origines hégéliennes du marxisme ». L’histoire réelle est réduite à l’histoire des idées ou plutôt de l’Idée. Tout en affirmant que « l’Histoire n’existe pas » (une affirmation qui, pourtant, pourrait sembler venir en droite ligne de la Sainte Famille »), il ramène le réel à l’Idée bien qu’il s’en défende et demande que l'on sépare nettement l’Idée et le réel. Suivre la logique badiousienne demande des efforts et des contorsions intellectuelles assez peu communs. Rien que pour le plaisir, citons ce passage : « au regard de la situation ou du monde, un événement ouvre la possibilité de ce qui, du strict point de vue de la composition de cette situation ou de la légalité de ce monde est proprement impossible. Si l’on se souvient ici de ce que, pour Lacan, nous avons l’équation réel = impossible, on voit aussitôt la dimension intrinsèquement réelle de l’événement. On pourrait aussi dire qu’un événement est l’advenue du réel en tant que possible futur de lui-même. » (15) Traduisons ce morceau d’anthologie : le réel est évidemment l’impossible, puisque le possible est précisément ce qui n’est pas réel, mais peut le devenir et l’événement est tout simplement le moment où le possible devient réel : tout ça pour ça !

Tout à sa réinvention du vocabulaire, Badiou redéfinit le sens du terme « État » : « J’appelle “État”, ou “état de la situation”, le système des contraintes qui, précisément, limitent la possibilité des possibles. On dira aussi bien que l’État est ce qui prescrit ce qui, dans une situation donnée, est l’impossible propre de cette situation, à partir de la prescription formelle de ce qui est possible. » Si on laisse de côté cette curieuse équivalence, l’État est « l’état de la situation », qui s’apparente plus au jeu de mots, au calembour qu’au travail conceptuel, on pourrait accepter la définition de Badiou : l’État est bien l’organisation qui prescrit (c’est la loi) en vue de maintenir les rapports sociaux existants et empêcher « l’advenue » de possibles ou d’événements inattendus. Mais ces longues définitions badiousienne n’ont absolument aucun intérêt sinon de donner l’illusion de la profondeur philosophique, l’apparence du travail du concept. Pourtant, ce procédé n’est pas neutre, il n’est pas simple pédantisme : il consiste en la substitution des idées abstraites à des « concrets de pensée ». Dire que l’État est ce qui prescrit ce qui est l’impossible, c’est précisément éviter de dire ce qu’est l’État dans la synthèse de ses déterminations ; c’est le réduire à l’instance de la loi et de l’interdit. Là où les penseurs à l’école de Marx se sont évertués à construire des analyses complexes de l’État, contre les formules à l’emporte-pièce du genre « bande d’hommes armés au service du capital », Badiou propose une incroyable régression théorique. Et c’est précisément pour camoufler cette régression théorique, qu’il faut épater la galerie, faire le malin en inventant tant de circonlocutions absconses.

Poursuivons si le lecteur veut bien encore suivre. Voici encore une définition plus extravagante que les précédentes : « J’appelle “procédure de vérité” ou “vérité” une organisation continue, dans une situation (dans un monde), des conséquences d’un événement. » Si vous n’avez pas compris, une « explication » (?) vient un peu plus loin : « Usant sans complexe d’une métaphore religieuse, je dis volontiers que le corps-de-vérité, pour ce qui en lui ne se laisse pas réduire aux faits, peut être nommé un corps glorieux. » (16) On le voit, la vérité n’a rien à voir avec les faits, elle est même ce qui ne se laisse pas réduire aux faits, les faits étant définis par Badiou comme ce qui dépend de l’État et l’Histoire étant composée de faits « n’est ni subjective ni glorieuse ». Il ne s’agit pas seulement de « métaphore religieuse ». On est vraiment en pleine théologie.

Peut-on, à partir de là comprendre le destin de « l’Idée du communisme » ? Dépouillé de son halo jargonnant, le raisonnement de Badiou peut être résumé ainsi : l’Idée présente la vérité comme si elle était un fait, elle est fixation historique ce qui est fuyant. C’est « l’Idée du communisme » qui doit donc répondre à la question : « d’où viennent les idées justes ? » Badiou va chercher la réponse chez Mao : les idées justes viennent de la pratique, c’est-à-dire du réel. Conséquence : « Tout cela explique, et dans une certaine mesure justifie, que l’on ait pu à la fin aller jusqu’à l’exposition des vérités de la politique d’émancipation dans la forme de leur contraire, soit la forme de l’État. » (18) Et voilà la clé des malheurs du « communisme du XXe siècle » ou de ce qui se nommait il ya encore quelques décennies, le « socialisme réellement existant » : une malheureuse confusion théorique entre vérité et fait, confusion elle-même justifiable cependant : « l’Idée du communisme peut projeter le réel d’une politique, toujours soustrait à la puissance de l’État, dans la figure historique d’un “autre État”, pourvu que la soustraction soit interne à cette opération subjectivante, en ce sens que “l’autre État” est lui aussi soustrait à la puissance de l’État, donc à sa propre puissance, en tant qu’il est un État donc l’essence est de dépérir. » (18) En clair : il aurait fallu ne pas oublier Marx et Lénine, ne pas oublier que « l’État ouvrier » n’est plus un État à proprement parler mais un État dépérissant. Encore une fois : tout ça pour ça ! La question, cependant, que Badiou ne pose pas est : pourquoi Lénine a-t-il oublié Lénine ? Pourquoi Mao, son idole, a-t-il oublié les soi-disant enseignements de Mao ? Pourquoi l’un et l’autre ont-ils contribué à mettre en place une forme étatique qui n’était pas faite pour dépérir mais au contraire un des plus froids de tous les monstres étatiques froids que l’histoire humaine ait connus ? Questions ennuyeuses que Badiou n’aborde jamais car il faudrait alors renoncer à la théologie et descendre dans la fournaise des « faits » (têtus, comme disait Lénine) dont il faudrait reconstituer l’histoire (sans H majuscule).

Badiou n’aborde l’histoire du « communisme » réel que sous un seul angle, biaisé, celui du prétendu « culte de la personnalité ». Il part du constat paradoxal qu’une doctrine fondée sur la revendication de l’émancipation des masses anonymes fasse une aussi grande consommation de noms propres. Ce culte des personnalités, Badiou commence par l’approuver : « il faut penser et approuver l’importance décisive des noms propres dans toute politique révolutionnaire. » (18) Les noms propres « participent de l’opération de l’Idée » : voilà pourquoi Badiou avait raison d’être des idolâtres de la pensée de Mao et voilà pourquoi il maintient ou tente de maintenir le culte alors que la « voie chinoise » s’est avérée comme une forme très spéciale d’accumulation primitive du capital qui a permis de transformer la Chine en centre de production industrielle du capitalisme mondial. Mais là encore ces détails vulgairement empiriques n’intéressent pas saint Paul Badiou. Ce qui l’intéresse, c’est la dénonciation de Khrouchtchev dont la condamnation du « culte de la personnalité » était « mal venue ». La terreur stalinienne n’intéresse pas Badiou qui n’en dit mot – il évoque seulement « la Terreur qui s’est exercée sous le nom de Staline » Non, ce qui l’intéresse, c’est la lutte contre le révisionnisme de Khrouchtchev : les mots du maoïsme version 68 ne figurent pas dans le texte « philosophique » de Badiou tenant concile à Londres. Mais le fonds est inchangé. En quarante ans, cet homme n’a rien oublié et rien appris.

Le prouve la suite. Badiou est un stalinien à l’ancienne, un théoricien de la police politique et des bandes fanatisées de « gardes rouges » qui faisaient régner le l’ordre maoïste dans les batailles entre les diverses fractions de l’appareil bureaucratique chinois. Il soutient que l’Idée du communisme a besoin de cette opération qui consiste « dans la forme d’une représentation de l’action des masses innombrables par l’Un d’un nom propre. » (20) Les masses doivent donc être représentées par l’Un (Staline, Mao, au choix), cet Un avec majuscule qui est l’élégant pseudonyme habituel du Dieu transcendant, du Dieu personnel. Mais évidemment les individus misérablement égoïstes, limités, etc. (cf. supra) ne sont pas nécessairement prêt à cette représentation. D’où cette nouvelle affirmation : « La fonction de cette Idée [l’Idée communiste, NDLR] est de soutenir l’incorporation individuelle à la discipline d’une procédure de vérité, d’autoriser à ses propres yeux l’individu à excéder les contraintes étatiques de la survie en devenant une partie du corps-de-vérité ou corps subjectivable. » (21) Traduit en termes profanes, cela veut dire que l’engagement politique sous l’égide de « l’Idée communiste » est proprement un engagement mystique, un engagement religieux fondé sur la négation du soi individuel au profit de « l’incorporation » dans le « corps-de-vérité , pseudonyme du parti si on veut bien se rappeler que Badiou appelle « vérité » l’organisation. Badiou reconnaît qu’il s’agit d’une « opération équivoque » rendue nécessaire par le fait que « l’histoire ordinaire » (l’histoire sans H majuscule) est « tenue par l’État ». À l’origine du militantisme, il y a la foi, la foi qui seule peut déplacer les lignes et rendre possible que l’État prescrit comme impossible. Le militantisme serait impossible sans cette transfiguration que permet l’Idée: « Il faut que devienne visible par l’agrandissement du symbole, que les “idée justes” viennent de cette pratique presque invisible. Il faut que la réunion de cinq personnes dans un banlieue perdue soit éternelle dans la guise de sa précarité. C’est pour cela que le réel doit s’exposer dans une structure de fiction. » (22)

Badiou en déduit que le communisme ne peut pas être l’adjectif d’un parti, d’un programme d’une politique. Il est seulement une idée qu’il faut tenter de maintenir dans les époques de confusion que nous vivons, car « sans Idée la désorientation des masses populaires est inéluctable. » (24) Badiou dépeint la période comme celle de la réaction sur toute la ligne à laquelle ne s’opposent que quelques rares expériences, les débuts de la révolution en Iran, les maoïstes au Népal ou l’Organisation – le petit groupe des adeptes de la pensée de Badiou, spécialisé dans l’action invisible auprès des travailleurs immigrés maliens. Cette curieuse liste mériterait à elle seule de longs développements...

Tout ce que dit ce premier texte des actes du colloque de Londres montre suffisamment que le communisme de Badiou n’est qu’une nouvelle variante des nombreuses hérésies chrétiennes : c’est un communisme des catacombes. Badiou dit cependant, à sa manière, la vérité : le militantisme « marxiste » ou « communiste » du XXe siècle a été et reste dans la plupart des petits groupes qui survivent dans ces eaux-là, un militantisme religieux. L’adhésion est une « incorporation ». « Idéologie pour classes subalternes », dit Preve. Soit. Mais plus qu’idéologie, religion. Ou disons idéologie quand il s’agit du marxisme grand-public des partis communistes de masse qui gèrent les parties entières de la société bourgeoise (ce qu’ont fait les partis communistes français et italien), mais religion chez les adhérents, dans l’appareil, quelle que soit la taille de l’appareil. C’est précisément ce caractère religieux qui rend ces organisations (sans O majuscule !) si friandes de rituels, de grands prêtres et de prêches. C’est aussi ce qui explique le goût prononcé pour les querelles doctrinales, le caractère inexpiable de la moindre divergence théorique et évidemment ce qui va avec, l’inquisition, les procès et la police politique. Malheureusement, il s’agit d’une religion de la pire espèce, d’une religion qui se défend d’être une religion, d’une foi qui fait profession de rationalité, d’une transcendance qui se veut immanence.

Défenseur, avec un brin de coquetterie, d’un maoïsme dont l’histoire réelle n’est pas faite mais dont le bilan est au moins aussi terrible que celui du stalinisme soviétique, Badiou n’a rien à dire du communisme comme politique – il passe même son temps à essayer de montrer que le communisme (l’Idée du communisme) ne peut pas être une politique, que cela n’a rien à voir le « mouvement réel » dont parlait Marx. À sa façon, il apporte même sa contribution à l’enterrement du communisme en le ramenant à la religion pure. Et l’on comprend pourquoi les représentants éclairés des classes dominantes l’aiment bien : coqueluche de certaines universités, favori des médias, il incarne à merveille le communisme qu’adorent les bourgeois, communisme religieux pour illuminés et en même temps idéologie suffisamment repoussante avec sa défense perinde ac cadaver du stalinisme sous ses variantes vétéro-stalinienne et maoïste.

Dernière remarque concernant Badiou. Il prétend se situer entièrement dans l’espace de la philosophie. Mais il n’y a aucune élaboration philosophique à proprement parler dans ses textes sur le communisme. Il n’est pas non plus dans l’espace de l’histoire, ni dans celui de la théorie politique. Où se tient-il donc ? Entre la protestation contre le monde capitaliste d’aujourd’hui – protestation en elle-même plutôt sympathique – et le mépris pour les « classes moyennes », à quoi est assimilée l’immense majorité des salariés des pays riches, entre la nostalgie du stalinisme et la détestation de la démocratie (jamais thématisée mais continuellement nourrie d’allusions), nous avons bien une pensée politique qui se dénie elle-même. Une pensée anti-capitaliste tournée vers la nostalgie d’une révolution qui a s’est terminée de façon sinistre. On pourrait le qualifier d’anti-capitalisme réactionnaire. Certes, être réactionnaire n’est pas nécessairement une injure. Dans la situation qui est la nôtre, être « réactionnaire », c’est peut-être tout simplement une réaction de défense élementaire face à un « progressisme » destructeur. Le seul problème avec Badiou est que tout cela est camouflé sous les oripeaux de la révolution (culturelle), de l’apologie de la rébellion et de l’émancipation.

1L’édition du livre est très curieuse. La 4e de couverture parle d’une conférence tenue en mars 2009 alors que la préface indique une conférence tenue en mai 2009 – du 12 au 15. Autre bizarrerie : la 4e annonce une contribution de Roberto Toscano alors que la table des matières et le texte parlent d’Alberto Toscano. Les Français connaissent parfois un Alberto Toscano, journaliste et longtemps correspondant à Paris du Corriere della Sera , lequel n’est pas spécialement communiste... Plus généralement, aucun des auteurs n’est présenté, leurs œuvres ne sont pas citées. Il est vrai que, puisqu’il s’agit de philosophes « parmi les plus importants », tout le monde est censé les connaître et ne connaître qu’eux !

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Ecrit par dcollin le Dimanche 14 Février 2010, 22:42 dans "Marx, Marxisme" Lu 6512 fois. Version imprimable

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Commentaires

En passant,

Guerrier - le 16-02-10 à 14:11 - #

Savez-vous que Badiou est reconnu comme un des  dignes passeurs de l'enseignement de Lacan outre-Atlantique parmi les très rares membres des associations psychanalytiques lacaniennes nord américaines ?
Je peine à comprendre dans cette odeur d 'encens et de culte à l Idée comment ces "jointures" conceptuelles, si l'on peut dire, s'opèrent...


D'un piètre "matérialisme" à un médiatique idéalisme

Laurent - le 16-02-10 à 19:24 - #

Bonjour ami Collin,

Ce commentaire est sans doute plus une question qu'une réponse :

Ce spécieux cheminement, très fréquent de nos jours, de la matière au cierge ne serait il pas une résultante d'un mauvais matérialisme au départ ? D'un matérialisme mal digéré ?

La lecture de "Diderot avant Marx" de Georges Filloux, il y à quelques années, m'avait laisser penser que du Marx, qui à la réponse à "vos prosateurs préférés" dans le célèbre questionnaire de ses filles, répondant en première place "Diderot" devant "Lessing", "Hegel" et "Balzac" au Marx revu et corrigé, entre autres par les dérives néo-kantiennes, pouvait se trouver une sorte de "faille-trou-noir" qui sans vraiment l'expliquer, pourrait tout de même mettre sur la piste de ce très répandu passage à la "grâce" ! Abandonner Diderot au profit de Rousseau ou Spinoza ne revient il pas a laisser choir le matérialiste le plus conséquent au profit d'un idéalisme masqué ?

Je laisse à votre puissante capacité d'analyse le soin de faire une réponse à cette très préoccupante question.

Bien amicalement

Laurent 


Re: D'un piètre "matérialisme" à un médiatique idéalisme

dcollin - le 18-02-10 à 19:44 - #

Je ne sais s'il faut chercher l'explication de ce cheminement "de la matière au cierge" dans un mauvais matérialisme de départ. Je suis certain que le "matérialisme dialectique" qui a servi de "philosophie" au marxisme standard pendant si longtemps n'est pas du tout un bon matérialisme et je crois même que ce n'est pas un matérialisme du tout. Je m'en suis pas mal expliqué à plusieurs reprises - et y compris sur ce site. J'ai tendance à penser aujourd'hui que la distinction matérialisme/idéalisme est tout sauf claire et peut contribuer à rendre difficile à saisir les vrais enjeux philosophiques.

Quelques exemples:

- les atomistes sont classés parmi les matérialistes. Soit. Mais plusieurs excellents auteurs ont montré que l'atomisme de Démocrite est l'antichambre du platonisme (c'est le cas d'Hermann Cohen).
- Diderot est le modèle du philosophe matérialiste des Lumières, mais ses deux maîtres sont Spinoza ... et Leibniz: sa théorie matérialiste du vivant est empruntée directement à la monadologie leibnizienne. Hasard: Leibniz faisait partie des philosophes préférés de Marx (cf.  mon article dans le n°360 de La Pensée.)
- la pensée marxienne prend son essor avec la critique du matérialisme ancien (cf. la 1ère thèse sur Feuerbach) et je crois avoir montré que le matérialisme de Marx n'est pas un matérialisme de la matière, mais tout autre chose. Les "forces matérielles" pour Marx, c'est la puissance subjectives des individus souffrant et agissant.
- Rousseau (l'idéaliste!) est beaucoup plus proche de Marx qu'on ne le croit.  Le "Discours sur l'inégalité" est vraiment extraordinaire, de ce point de vue. Et la République du "contrat social" est si proche de la Commune de Paris!

Partons d'un principe simple: chez les grands philosophes, tout est bon. Et un bon idéalisme est infiniment plus précieux qu'un mauvais matérialiste (et vis-versa!).

Pour le cas qui nous intéresse, je ne crois pas que l'héritage philosophique soit à mettre en cause, mais l'irréductible besoin de croyance - l'extravagante foi maoïste des années 60/70 nous semble aujourd'hui presqu'incompréhensible - à quoi il faut ajouter les menus avantages de la religion quand on est soi-même grand-prêtre. Ce qui est bien avec Badiou, c'est qu'il y a malgré tout une espèce d'honnêteté: il voudrait être saint Paul et benoîtement le confesse...


Diggers - le 23-02-10 à 07:46 - #

Merci beaucoup pour cette critique de Badiou, et votre attention soutenue à ne jamais courber l'échine devant les entourloupes rhétoriques badiousiennes. Je conseille aussi un très bon petit livre contre cette mouvance à laquelle participe souvent Badiou. C'est le livre des allemands de la " wertkritik ", Anselm Jappe et Robert Kurz, Les Habits neufs de l'Empire. Considérations critiques sur Negri, Hardt, Ruffin, chez Lignes. C'est en ensemble de texte paru dans la revue allemande Krisis. ça vaut vraiment le coups. 

Bonne journée


Re:

dcollin - le 23-02-10 à 18:56 - #

Effectivement, le livre de Kurz et Jappe vaut le coup. Je ne l'ai lu que récemment. J'avais consacré à la critique de Negri et de Empire un chapitre de Revive la Réublique (publié en 2005 chez Colin), ainsi que quelques autres papiers ici et là. Negri est le deuxième pilier du "colloque de Londres". Si on fait une recension des intervenants on verra que la grosse majorité sont les amis de Badiou, les traducteurs de Badiou, les propagateurs de la "pensée-Badiou" dans le monde anglo-saxon, à quoi s'ajoutent Negri et quelques-uns de membres de son "fan club".

Voici un extrait de Revive la république, à propos des revendications politique avancée dans ce livre qualifié en son temps de nouveau manifeste communiste".



Mais, ce prétendu « nouveau Manifeste Communiste pour notre temps » n’est, en vérité, que l’antithèse du Manifeste de Marx et Engels. Marx et Engels, en rupture avec les proudhoniens, se donnaient pour objectif la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. Hardt et Negri proposent purement et simplement de tourner le dos à la politique.

La première proposition qui est tout simplement qualifiée de « républicaine » se résume en un slogan : « refus de travailler, refus d’obéir, désertion. » Quel rapport cela peut-il avoir avec une politique républicaine ? Le lecteur n’en saura pas plus. C’est une plaisanterie assez sinistre que celle qui consiste à faire du refus de travailler un acte de résistance à l’heure où des millions de chômeurs sont à la recherche désespérée d’un travail « normal ». Mais nos auteurs n’en ont cure. Le LSD, le refus de fonder une famille, la « flemmardise » et toutes les formes les plus extravagantes de la « contestation » soixante-huitarde, voilà ce que Hardt et Negri rangent sous la catégorie « assaut contre le régime disciplinaire »1 mené par une jeunesse qui « inventait de nouvelles formes de flexibilité et de mobilité ». Semble échapper aux deux auteurs la ruse de l’histoire par laquelle la restructuration du mode de production capitaliste, exigeant justement une nouvelle flexibilité et une nouvelle mobilité2, a justement été accélérée par la « révolte sociétale » soigneusement séparée de la lutte sociale. Là où Negri et Hardt voient une révolte contre l’ordre social, Boltansky et Chiapello décèlent bien plus judicieusement « le nouvel esprit du capitalisme ».3 Parce qu’ils font l’apologie précisément de cette révolte de pacotille parfaitement compatible avec la domination capitaliste, Hardt et Negri réduisent le mouvement ouvrier à la portion congrue. On évoque bien les luttes ouvrières, mais c’est pour le passé. Les grands mouvements grévistes en France (1995) ou en Italie contre les réformes Berlusconi, les batailles perdues par lesquelles l’ordre néolibéral s’est imposé (les mineurs britanniques, les contrôleurs aériens licenciés par Reagan), rien de tout cela ne doit avoir de portée « ontologique » puisque cela ne figure pas dans le chapitre « résistance des multitudes ».

 

Plus curieux est le développement consacré aux ONG. Pour saisir le fil du raisonnement de nos « théoriciens altermondialistes » il faut un peu « s’accrocher », mais cela mérite tout de même le détour. Hardt et Negri partent du principe que l’État et le « projet néolibéral » sont incompatibles. Que le soi-disant « projet néolibéral » soit porté par la puissance étatique – et en l’occurrence la plus formidable puissance militaire que le monde ait jamais connue – voilà qui semble leur échapper. Mais il est vrai qu’il faudrait alors mettre en cause les puissances impérialistes, notamment celle des États-Unis, qu’on a déclarées mortes et enterrées aux chapitres précédents. Le problème qui se pose pour nos deux auteurs est plus compliqué : si l’État et le « projet néolibéral » s’opposent, alors les ONG, en tant que « non gouvernementales » s’intègrent parfaitement à ce « projet néolibéral ». Hardt et Negri vont alors montrer que le sous-ensemble des ONG « caractérisées grossièrement comme des organisations humanitaires » échappent à cette logique4. Elles ne représentent pas les intérêts du capital mais ceux de « la vie elle-même », car « ce qu’elles représentent réellement est la force vitale qui sous-tend le Peuple ». Mais le Peuple, dans Empire, s’oppose à la multitude (le véritable sujet historique). Donc en défendant la force vitale du Peuple, elles s’insèrent, à leur manière, dans « l’humus du biopouvoir » et ainsi « les activités de ces ONG coïncident avec les travaux de l’Empire, ‘au-delà de la politique’, sur le terrain du biopouvoir, en satisfaisant les besoins de la vie elle-même. » À première vue, tout cela n’est qu’un charabia incompréhensible. Mais en y regardant de plus près, on doit conclure que « défendre les intérêts de la vie » est une des fonctions de l’Empire, décidément bien plus désirable que les vieux États-Nations. Une fois de plus, c’est donc le « projet néolibéral » qui est présenté comme un dépassement positif du capitalisme de l’époque impérialiste. Si on cherche une analyse du rôle des ONG, de leur manipulation par les États et, notamment, par les puissances impérialistes, on repassera : Hardt et Negri ne s’intéressent pas à ces « détails » si peu ontologiques ! Une fois de plus, la politique est dissoute dans la métaphysique.5

 

1 p. 333 et sq.

2 Les travaux des colloques patronaux de l’époque montrent clairement que c’était cela l’objectif poursuivi et non le conservatisme de grand-papa qui avait fait son temps.

3 Voir Luc Boltansky et Ève Chiapello : Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Essais, 1999

4 voir p. 381 et sq.

5 Si on veut se faire une idée de la « méthode » de Hardt et Negri, on lira avec profit le chapitre v, ii de la Sainte Famille de Marx et Engels. Critique ravageuse de l’idéalisme des « jeunes hégéliens » et du « mystère de la construction spéculative », ce passage pourrait parfaitement s’appliquer, mutatis mutandis, à nos deux auteurs…


Péremptoire ?

Ghibli - le 28-02-10 à 23:24 - #


Bonsoir,

Votre jugement n'est-il pas trop « inquisitorial » ?

Bien que je partage bien de vos réserves émises envers les positions de Badiou ou de Negri, ne peut-on pas aussi voir qu'ils ont d'une certaine façon conconru à redonner une certaine « visibilité » au marxisme ?
Alors certes, on peut estimer celle-ci n'est pas de « première facture », mais elle a néanmoins le mérite de replacer Marx dans le champ d'un débat dont il ne faisait plus guère objet de discussion... tout du moins en philosophie, chose qu'on ne retrouve pas (ou si peu...) en économie par exemple (je note cela un peu par esprit de chapelle :-) ).

Ghibli


Re: Péremptoire ?

dcollin - le 28-02-10 à 23:39 - #

Il suffit de lire les actes du colloque de Londres pour se rendre compte qu'ils se moquent comme de leur dernière chemise de l'analyse du capitalisme réel. Ils parlent vaguement de la crise et c'est tout. Ils ne s'occupent pas beaucoup plus de Marx sinon pour lui attribuer des positions aberrantes (la contribution de Michael Hardt est révélatrice de cette propension à dire n'importe quoi). Du point de vue des "élèves de Marx" dont je suis, cette "visibilité" que donneraient nos bons apôtres encensés par les médias (les mêmes que ceux qui encensent BHL...) est une vraie catastrophe. Qu'il faille remonter au front pour ré-expliquer que, non, Marx ce n'est pas le marxisme stalinien, que non le communisme n'a rien à voir avec la barbarie maoiste, c'est même franchement décourageant.  Avec des "amis" comme Badiou et consorts, on n'a pas besoin d'ennemis ... ou encore, vu de l'autre côté, si on peut faire passer l'idée que la seule alternative au capitalisme ce sont les fantômes décatis du maoisme, on peut dormir tranquille.

Il existe des gens qui font un vrai travail à partir de Marx ou autour de Marx, en économie autant qu'en philosophie, mais comme il s'agit de gens sérieux, ça n'intéresse évidemment pas les médias.