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Le bon gouvernement

Par Denis Collin • Histoire de la philosophie • Dimanche 31/08/2008 • 0 commentaires  • Lu 14527 fois • Version imprimable

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De Dante à Machiavel, la pensée politique italienne va connaître un développement dont il est impossible de retracer ici les grandes lignes. Il faudrait étudier le rôle d’un Bartolo da Sassoferrato ou apprécier l’apport de Pétrarque au plan directement politique. C’est, dans sa diversité, une pensée originale qui est loin d’être un simple démarquage de la philosophie antique. La philosophie de l’humanisme civique a une expression picturale célèbre, la  fresque du bon gouvernement, peinte dans la salle du conseil (Salle des Neuf ou salle de la Paix) du Palazzo Pubblico de Sienne par Ambrogio Lorenzetti  vers 1338. L’interprétation dominante de cette fresque est qu’il s’agit d’une « mise en image » de la doctrine thomiste du bien commun. Mais cette interprétation est fort discutable, ainsi que l’a montré Quentin Skinner dans un petit livre éclairant.[1]

Elle se comprend beaucoup mieux si on considère qu’elle parle d’abord la langue de la tradition romaine, celle de Cicéron, Salluste et Sénèque, telle qu’elle est reprise par les auteurs « préhumanistes »[2] comme Jean de Viterbe ou Brunetto Latini. La thèse de Skinner est que cette fresque est une expression achevée du républicanisme qui s’est élaboré dans les communes italiennes à la fin du Moyen Âge.

La fresque est composée de trois parties : l’allégorie du bon gouvernement proprement dite, sur le mur nord, les effets du bon gouvernement, sur le mur est, et l’allégorie du mauvais gouvernement, du gouvernement tyrannique et les effets du mauvais gouvernement sur le mur ouest.

Commençons par l’allégorie du bon gouvernement. Elle est clairement divisée en deux parties. La partie gauche est dominée, en haut, par la « sapientia », la Sagesse nécessaire à la bonne organisation de la vie publique. Elle tient en main le livre de la sagesse, certainement un des livres de la Bible, connu aussi sous le titre La sagesse de Salomon, un livre qui commence par l’éloge de la justice et s’adresse à ceux qui veulent juger ici-bas. La dimension religieuse est évidente et mais on aurait tort de réduire la fresque à cela, car cette dimension religieuse est difficile à interpréter si on veut éviter les anachronismes et se situer dans la culture de l’époque. Du reste les deux fresques latérales concernent principalement la vie profane et le bon gouvernement se juge précisément à ses effets sur la vie quotidienne.

La Sagesse ici est donc tout aussi bien la sagesse que cherchent les philosophes et elle s’inscrit parfaitement dans la tradition humaniste qui renoue le fil entre la tradition proprement chrétienne et l’antiquité gréco-latine, en l’occurrence principalement romaine.

Du livre de la sagesse part un fil qui conduit, juste en dessous à la Justice, entourée des plateaux de la balance. Sur un plateau de la balance, un ange récompense les mérites et pose une couronne sur la tête d’un homme ; mais juste à côté, elle punit un autre homme qui a la tête tranchée avec une épée. Sur l’autre plateau, un ange semble donner ou recevoir un objet mal déterminé à deux personnages, des artisans semble-t-il. L’interprétation de cette allégorie est très problématique, ne serait-ce qu’en raison des outrages du temps que la fresque a subis et qui font que les motifs peints par Lorenzetti ne sont plus bien clairs. Quoi qu’il en soit, l’interprétation aristotélicienne ou thomiste est difficile à soutenir. Chez Aristote, la justice dans la cité possède trois dimensions : la justice distributive qui permet de donner à chacun selon son mérite ; la justice corrective qui corrige les dommages subis par les citoyens ou par la cité ; la justice commutative qui règle les échanges. Ici la justice, conformément à une tradition romaine ou au résumé par Averroès de l’Éthique à Nicomaque, se divise simplement en justice distributive et justice commutative. L’ange de gauche, surmonté du mot DISTRIBVTIVA punit les coupables et récompense par les honneurs et la gloire ceux qui sont méritants. Ce que fait l’ange de droite, surmonté du mot COMUTATIVA n’est pas bien clair. L’un des deux personnages tient des objets qui pourraient ressembler à des piques, l’autre tient un coffre ou, selon l’interprétation de Skinner, une balle de tissu – ce serait un drapier.

De la Justice le fil passe à la Concorde, figure féminine assise qui tient un rabot. Tout part de la justice : la concorde dépend d’elle. Le fil est alors pris par un groupe de vingt-quatre personnages, tous de même taille, qui constituent la partie inférieure de la fresque et se dirigent vers sa deuxième partie. En tenant le fil les vingt quatre personnages sont liés, mais ils ne sont pas attachés. C’est volontairement qu’ils se lient entre eux par le fil de la concorde. Le rabot que tient la Concorde symbolise le nécessaire nivellement des citoyens : les conflits doivent être aplanis. Par opposition, dans le mauvais gouvernement, on a la figure de la Discorde qui tient la scie qui divise les citoyens et les pousse les uns contre les autres. Il est donc clair que la concorde est tout à la fois la condition et l’objectif de la vie commune et celle-ci dépend de la justice.

Passons maintenant à la deuxième partie de l’allégorie. Celle-ci est dominée par une imposante figure royale, dotée d’un sceptre et d’un bouclier. Au-dessus de cette figure, nous avons les allégories des vertus théologales, la foi, la charité et l’espérance, la charité occupant la position la plus élevée puisqu’elle est par excellence la chrétienne : c’est finalement elle qui gouverne toutes les autres. Quittons maintenant le ciel pour descendre sur Terre. Aux côtés de la figure royale siègent les allégories des vertus cardinales, force, tempérance, prudence et justice. Mais à ce schéma classique, Lorenzetti apporte une variante importante : on trouve aussi une allégorie de la paix et une autre de la magnanimité. Ainsi les vertus du bon gouvernement ne sont pas seulement les vertus traditionnelles héritées de l’éthique aristotélicienne puis chrétienne. La magnanimité est selon Sénèque la principale alors que Thomas n’en fait qu’un corrélat du courage. Les représentations des vertus cardinales sont également très atypiques si on veut de toute force les ramener à la tradition aristotélicienne et thomiste. Ainsi la justice, que Thomas considère comme la première des vertus semble-t-elle reléguée dans une position éloignée qui semble dire que c’est la qui vient en dernier et finalement est moins importante que la prudence ou la magnanimité. Ainsi encore la force (ou le courage) tenant en main une dague ou une épée est-elle très guerrière. La tempérance qui porte un sablier n’est plus seulement le refus des excès ou la maîtrise de soi. Comme chez Cicéron, elle est la capacité à maîtriser le temps, à attendre le bon moment.

Tous ces détails, soulignés par Skinner, renforcent la thèse selon laquelle la figure royale n’est pas le Bien Commun aristotélicien mais plutôt une représentation du pouvoir politique lui-même. Majestueuse et puissante, c’est la figure du pouvoir politique souverain, une représentation de la Seigneurie de Sienne ou du Conseil des Neuf lui-même, puisque la fresque était destinée à la salle où il se réunissait. Mais il faut préciser que ce pouvoir souverain n’est pas un pouvoir absolu. Si on lit la fresque de la gauche vers la droite en suivant le sens de la marche des citoyens (ou si on la lit comme un livre), le pouvoir souverain doit sa grandeur au fait qu’il est soumis lui-même à la Justice et aux exigences de la Concorde. La grandeur du pouvoir politique lui vient de ce qu’il est l’incarnation du pouvoir des lois.

Dans la partie inférieure, on peut voir des hommes en armes qui veillent à la sécurité des citoyens, des prisonniers enchaînés – par opposition aux citoyens honnêtes qui tiennent volontairement le lien de la concorde, et encore des seigneurs qui viennent se soumettre à la Seigneurie siennoise et renoncent à leur pouvoir au profit de celui de la Commune.

On pourrait encore poursuivre cette analyse en montrant l’opposition entre le bon gouvernement et le mauvais gouvernement tyrannique qui foule aux pieds la justice et dont les effets sur la vie commune sont la désolation et faim dans les campagnes et les massacres en ville. Sur le mur opposé, les effets du bon gouvernement sont peints sous les couleurs les plus douces : les vertus dansent dans la ville où les citoyens et citoyennes se croisent et devisent, où les artisans s’affairent pendant que les écoliers étudient. La prospérité règne dans la campagne ; les portes de la ville sont ouvertes, les échanges peuvent se faire facilement.

Cette vaste fresque, une des plus célèbres d’Italie, est un résumé à la fois de la littérature de l’humanisme civique et de l’esprit des institutions de Sienne, mais au-delà de ce que les citoyens des Communes entendaient par liberté et par concorde. Ce n’est évidemment pas le fait du hasard si Lorenzetti peint son chef-d’œuvre pratiquement au moment même où Marsile de Padoue publie son Defensor Pacis. L’artiste et le philosophe tentent de saisir dans la situation présente ce qui est essentiel et porteur d’avenir.



[1] Skinner (Quentin) : L’artiste en philosophe politique. Ambrogio Lorenzetti et le bon gouvernement. Éditions Raison d’agir, 2003.

[2] L’expression est de Skinner ; elle désigne des auteurs qui, sans être à proprement parler des humanistes – si on fait remonter l’humanisme à Pétrarque – en sont cependant les annonciateurs.

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