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La tolérance a-t-elle des limites?

Que la tolérance ait des limites, cela va de soi, puisque le concept même de tolérance suppose la définition des limites. Le « Larousse » définit la tolérance au sens technique comme « Écart acceptable sur certaines grandeurs (dimensions, masse, fréquence, etc.) relatives à des fabrications mécaniques, à des composants électroniques, etc. » La tolérance définit donc notre capacité à accepter les écarts et en même temps la limite maximum « tolérable » de ces écarts. La question de la tolérance peut, cependant, se poser sur un double plan. Sur un plan juridique comme règle générale régissant les rapports des hommes dans la Cité, ou sur un plan moral, comme une qu’on doit exiger de chacun. La définition des limites de la tolérance sera différente suivant que l’on aborde le premier ou le second aspect.

Commençons par le point de vue historique et juridique. Quand Henri IV impose l’édit de tolérance, dit Edit de Nantes, il s’agit de rappeler 1/ que le royaume de France reste catholique et que s’y applique le principe selon lequel la religion officielle est celle du Roi ; et 2/ que la « Religion Prétendument Réformée » peut être pratiquée dans certaines conditions. On a à la fois un progrès – dicté par la nécessité de revenir à la paix civile – et une limite importante de ce progrès : l’édit de Nantes ne décrète ni la liberté de religion ni la liberté de conscience.

Il est vrai qu’historiquement la liberté de conscience, cette « liberté des Modernes » la plus précieuse, est d’abord apparue sous la forme de la tolérance, c’est-à-dire de la nécessité pour chacun d’accepter l’écart des autres par rapport au dogme ou à la vérité révélée. Toute cette histoire doit être étudiée et méditée car c’est très largement là que se construisent les principes des droits de l’homme et de la démocratie moderne. Il faut faire leur place aux mouvements religieux, par exemple, les arminiens, très influents dans le protestantisme anglais, et qui fournissent à Locke le fondement de sa théorie de la tolérance. Il faut aussi noter l’influence de la philosophie anglaise sur les Lumières françaises – à commencer par Voltaire et Montesquieu. Mais en même temps, on doit noter immédiatement la limite de ce concept de tolérance. La tolérance nous invite d’un côté à reconnaître le droit de l’autre, mais elle n’est indispensable que lorsque le droit n’existe pas. On mesure le chemin accompli quand on passe de l’édit de Nantes à la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Il ne s’agit plus d’une tolérance dans certains cas, mais d’une garantie universelle. Nous n’avons pas à nous poser la question de savoir s’il faut tolérer telle ou telle opinion « même religieuse » puisque la manifestation de cette opinion est un droit, que cela nous plaise ou non. Jusqu’à des temps assez récents, nos sociétés condamnaient l’homosexualité, mais la tolérait quand elle restait dans certaines limites. À partir du moment où l’homosexualité n’est plus ni un crime ni un délit, toute discrimination à l’égard des homosexuels n’est plus une marque d’intolérance mais un déni du droit.

Si ce passage de la tolérance au droit semble clore la discussion, il reste que le vocabulaire de la tolérance peut encore être employé quand on veut définir les limites de la liberté garantie par le droit. Notons que c’est encore parce qu’il s’agit de définir des limites qu’on retourne à cette terminologie de la tolérance, par exemple ainsi que le fait Rawls dans la Théorie De La Justice. Lorsqu’il parle de la tolérance à l’égard des sectes intolérantes, Rawls ne fait que reposer, à nouveaux frais, la question soulevée par le mot d’ordre de Saint-Just, « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». La solution apportée par Rawls est intéressante en ceci : les limites de la tolérance sont déterminées à partir du droit conçu sur la base du principe d’égale liberté pour tous. Les intolérants ne sont nullement fondés à se plaindre d’être victimes de l’intolérance – en tant qu’intolérants, ils font de l’intolérance un principe général et donc ne subissent que ce qu’ils ont eux-mêmes réclamé. Cependant, la majorité tolérante n’est pas pour autant fondée à interdire la liberté d’expression de leurs idées intolérantes sans bonnes raisons – c’est-à-dire sans que la stabilité d’une société garantissant l’égale liberté pour tous soit menacée. Rawls s’appuie d’ailleurs sur des principes de la législation américaine. Ainsi la Cour Suprême a-t-elle établi que « les garanties constitutionnelles de la liberté d’expression et de la liberté de la presse ne permettent pas à État d’interdire ou de proscrire l’apologie du recours à la force ou à la violation de la loi, sauf si une telle défense vise à l’incitation ou à la production immédiates d’actions illégales et risque d’inciter ou de produire une telle action. »[1] Rawls commente ainsi cette décision : « Le genre de discours qui sera interdit doit donc être à la fois intentionnel et chercher à produire une action illégale de manière imminente ; il doit également être prononcé dans des circonstances qui rendent ce résultat probable. »[2] C’est la « règle du danger clair et présent » qui seul peut motiver une action contre ceux dont les paroles sont hostiles à la liberté et à la tolérance mutuelle.

Examinons maintenant la tolérance comme . Comme sur le plan juridique, la tolérance apparaît ici redoutablement ambiguë. Être tolérant, c’est évidemment être ouvert aux autres, reconnaître qu’on ne possède pas la vérité absolue. C’est incontestablement une nécessaire pour le citoyen qui veut vivre dans un régime démocratique, puisque la démocratie exclu l’idée que l’une des parties du corps politique possède a priori la vérité qui ne peut naître que de la confrontation des opinions. La tolérance permet également d’éviter de transformer la rigueur de la loi en un rigorisme absurde. Elle nous incite à l’indulgence à l’égard de la petite infraction et à envisager que la faute puisse avoir une excuse. Une société sans loi est impossible mais une société dans laquelle aucune marge d’écart à la loi n’est tolérée est invivable. Des esprits étroitement rationalistes pensent que si une loi n’est pas appliquée, elle doit être changée. Il peut pourtant être à la fois équitable et efficace de conserver une loi qu’on n’applique pas toujours dans toute sa rigueur.

Mais la tolérance nous apparaît aussi comme une auxiliaire, une qui n’a de sens que pour compléter d’autres vertus ou préparer à leur acquisition, un peu comme la politesse ou la civilité qui ne valent que comme premières formes du respect d’autrui. Car, comme le dit Vladimir Jankélévitch, « la de tolérance tend à se rapetisser quelque peu lorsqu’on l’étudie de plus près ».[3] En effet, si la tolérance, comme le respect, se situe à mi-chemin entre la justice et l’amour, on peut tolérer sans respecter alors que le respect implique la tolérance. Alors que le respect est un mouvement qui vient de l’intérieur, la tolérance ne concerne que le comportement extérieur. Elle peut parfaitement s’accommoder de l’indifférence à l’autre ; en son fors intérieur, le tolérant pense « Cause toujours ! ». Comme le remarque encore Jankélévitch, la tolérance s’exprime essentiellement par des phrases négatives : le tolérant n’empêche pas l’autre de parler, ne le bâillonne pas, ne lui interdit pas d’aller écouter le prêche de qui lui plait, ne lui interdit pas d’aimer qui il veut aimer. « En fait, l’homme tolère ce qu’il ne comprend pas. Il tolère faute de pouvoir aimer. »

Que la tolérance ne soit qu’une seconde, cela se marque encore à ceci que la tolérance n’est pas bonne en soi mais seulement relativement à ce qu’elle tolère. Un professeur de mathématiques qui tolérerait que les élèves écrivent 2+2=5 serait un mauvais professeur. S’il s’agit de la vérité ou de l’erreur en général, il n’est pas question de tolérance. Si la tolérance religieuse est nécessaire et conforme aux droits de l’homme, ce n’est pas faire preuve de tolérance que d’admettre qu’on enseigne comme une vérité scientifique l’interprétation littérale de la Bible. L’instruction publique admet les croyances des élèves mais ne tolère pas l’obscurantisme et les superstitions ­ ou, du moins, ne le devrait point. Si, pourtant, le théorème de Pythagore est méconnu, on peut le tolérer, car cela ne retire rien à sa vérité. Il n’en va pas de même en ce qui concerne les questions morales. Qu’un élève écrive 2+2=5, les mathématiques n’en mourront pas ! Mais qu’on professe l’intolérable, qu’on professe la destruction de l’homme et c’est l’humanité tout entière qui en est menacée. Par conséquent, moralement parlant, nous n’avons aucune obligation de tolérer l’intolérable, par exemple nous n’avons aucune obligation de tolérer le négationnisme, le racisme, etc.. Plus, nous avons le devoir – découlant de l’impératif catégorique kantien – de ne les point tolérer.

On le voit, l’examen de la tolérance sur le plan moral nous rejette à nouveau dans les apories d’où nous sommes partis. Mais si on s’en tient au plan moral, soit la tolérance est sans limite et se contredit elle-même – je dois tolérer l’intolérable – soit elle se limite mais cette limite apparaît arbitraire, purement subjective : qui va définir le moment à partir duquel une opinion est intolérable ? Encore une fois, seul le droit, l’existence d’un ordre légal, permet de sortir de cette difficulté. Je n’ai pas à tolérer les opinions qui me semblent intolérables, mais seul le droit, par la règle du danger clair et présent permet de définir les conditions de la tolérance sociale de ces opinions.

Deux leçons se tirent donc cet examen. Premièrement, concernant la tolérance, son caractère irrémédiablement relatif ou, au mieux, propédeutique aux autres vertus. Deuxièmement concernant le rapport entre la et le droit, la nécessité de maintenir fermement la séparation entre eux, sans quoi le droit est soumis aux exigences infinies de la , ou la soumise au caractère borné du droit.



[1] Arrêt Brandenburg vs. Ohio de la Cour Suprême (1969)

[2] J. Rawls : politique, PUF, 1996, page 406

[3] V. Jankélévitch : Traité des Vertus : Les vertus et l’amour (tome 2) ; Champs Flammarion, page 86 et sq.

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Ecrit par dcollin le Vendredi 29 Mai 2015, 16:08 dans "Actualités" Lu 7184 fois. Version imprimable

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