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Les grandes philosophies sont-elles dogmatiques ?

Par Denis Collin • Histoire de la philosophie • Dimanche 09/10/2016 • 0 commentaires  • Lu 1156 fois • Version imprimable

Les systèmes philosophiques ont mauvaise presse. C’est Engels qui affirme que la philosophie de Hegel fut le dernier et le plus colossal avortement de la philosophie systématique. Un peu partout, on dénie à la philosophie tout pouvoir véritatif – seules les sciences, sans qu’on précise toujours bien ce que l’on entend par là, posséderaient le privilège d’atteindre la vérité. Kant, en fracassant la vieille métaphysique, ce « champ de bataille », aurait mis fin une fois pour toutes à toute cette philosophie dogmatique.

 

La philosophie est recherche de la vérité, telle est le point de départ de la philosophie telle que Platon la définit. Mais si la philosophie est recherche de la vérité, elle n’a pas la prétention de la posséder ! Tous les dialogues de Platon peuvent être lus à cette aune et c’est pourquoi ils sont si souvent aporétiques, y compris des dialogues tardifs comme le Théétète qui échoue à définir le savoir, se contentant de dire ce qu’il n’est pas. On peut penser que l’affirmation de Platon selon laquelle seules les Idées sont vraies est une affirmation de ce dogmatisme, fondé sur la séparation de deux mondes, le monde sensible voué à la croyance et à l’illusion et le monde intelligible, une sorte d’arrière-monde comme l’aurait dit Nietzsche. Malheureusement, cette lecture de Platon manque totalement de la finesse et de la compréhension nécessaire pour saisir ce que dit le père fondateur de la philosophie. Dire qu’il y a deux mondes chez Platon est déjà largement un abus. Il n’y a qu’un seul monde mais deux domaines de la connaissance, eux-mêmes divisés en deux. Ce que le domaine intelligible produit, c’est précisément la vérité du domaine sensible. Quand on a lu et médité le Timée, on comprend ce lien. Il est difficile de croire que la science moderne et Kant nous dispenserait en quelque sorte de prendre au sérieux la pensée de Platon, sauf à en faire un objet d’histoire ou de philologie. Commençons par le plus simple. Dire que seules les Idées sont vraies est absolument évident. Les choses sensibles ne sont pas vraies. Elles existent … ou non si ne sont que des produits de notre fantaisie. Rechercher les Idées vraies, c’est le seul sens général que l’on puisse attribuer à l’expression « recherche de la vérité ». En ce sens tous les philosophes sans exception sont des platoniciens et comme lui des « idéalistes ». Mais c’est aussi vrai des scientifiques ! La gravitation universelle n’est pas une chose visible, sensible, ce n’est pas un réalité que les sens peuvent appréhender. C’est une idée ! Une idée dont la vérité se peut prouver en prenant le chemin descendant de la dialectique (platonicienne), c’est-à-dire en montrant comme elle peut expliquer les phénomènes sensibles observés et prédire d’autres phénomènes qu’on observera. En bons platoniciens, lecteurs parfois du Timée, les physiciens modernes ont commencé par supposer une sorte de structure mathématique du monde, sous-jacente à tous les phénomènes. Le grand livre de la nature est écrit en langage mathématique disait Galilée. Les mathématiques constituent une science « médiane » dit Platon dans la République. Médiane parce que les objets mathématiques sont des objets idéaux, perceptibles seulement par l’intelligence – quand je dis avec Euclide que le point est ce qui n’a pas de partie, je ne pourrai jamais percevoir un point par mes yeux. Mais ces objets ont une image sensible (le point que je trace sur le tableau) et c’est précisément parce qu’ils ont une image sensible que les objets mathématiques sont particulièrement aptes à nous permettre de penser la réalité physique. Pour comprendre tout cela autrement, il faut lire Hegel, c’est-à-dire comprendre comment le mouvement même de l’esprit conduit à ce « tranquille royaume de lois » qu’est la science physique moderne.

Comment donc réduire Platon à cette caricature des deux mondes et à ce que Nietzsche, pas toujours bien inspiré, a cru pouvoir nommer arrière-monde halluciné ? Venons-en à Aristote, à bien des égards un anti-Platon, notamment dans sa critique des « Idées ». On sait que la philosophie moderne s’est largement constituée contre Aristote, faisant d’ailleurs souvent mine d’oublier tout ce qu’elle lui emprunte et notamment ses catégories. Au fond les modernes ont tendance à présenter à Aristote comme l’inventeur d’une science dépassée (la logique ne sert à rien, soutient Descartes) et le tenant d’une métaphysique dogmatique, cette « science de l’être en tant qu’être ». Mais Aristote n’a jamais prétendu avoir réussi à construire une « science de l’être en tant qu’être ». Comme l’a excellemment montré Pierre Aubenque dans Le problème de l’être chez Aristote, cette ontologie générale, exigée par l’architectonique aristotélicienne des savoirs est introuvable. Ajoutons que s’il est un penseur non dogmatique, un penseur qui revient sans cesse sur ses propres affirmations pour les rediscuter, un penseur de l’à peu près et de l’incomplétude des savoirs, c’est bien Aristote. On ne peut que rendre grâce à Hegel et à Marx d’avoir redonné sa vigueur à « l’Alexandre macédonien de la philosophie grecque ».

Les grands philosophes « rationalistes » ne sont pas plus dogmatiques. Ni Descartes ni Spinoza ne prétendent détenir une vérité objective indélogeable. Le but de Descartes est de trouver un fondement stable à la physique moderne, celle que fonde Galilée et le génie de Descartes est d’avoir compris la rupture profonde induite par le Pisan et d’annoncer une nouvelle époque, une époque où tous seront « cartésiens ». Là où Descartes voyaient des vérités indubitables, certains de ses disciples, comme Malebranche, n’ont pas manqué de soulever de nouveaux problèmes ; les objections aux Méditations Métaphysiques et les réponses à ces objections donnent l’exemple d’une discussion philosophique éloignée de tout dogmatisme et où sont posées des questions qui sont encore les nôtres dans le domaine de la « philosophie de l’esprit ».

Bien que les propositions de L’éthique soient démontrées more geometrico, il n’y a pas plus de dogmatisme chez Spinoza. Ce dernier ne part pas de vérités assénées au malheureux lecteur mais d’actes de l’intelligence à partir desquels se déploie un ensemble de propositions qui visent à définir le cadre de toute connaissance possible. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer que Dieu est la nature, proposition qui, en elle-même ne serait que la marque de l’ de Spinoza. Il s’agit de définir les conditions de toute pensée. L’Éthique est foncièrement une logique de la connaissance. La prendre pour une série d’affirmations métaphysiques et indémontrables ou pour une psychologie affective, c’est commettre une erreur monumentale.

Kant n’apparaît ainsi comme une rupture fondamentale qu’en reconstruisant une histoire de la philosophie imaginaire, en lui inventant des adversaires faciles à abattre. Sans vouloir retirer quoi que ce soit aux mérites de Kant, il est préférable de n’en point faire le chevalier blanc de la lutte contre la philosophie dogmatique et la métaphysique classique.

Le 9 Octobre 2016

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