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Leçons sur l'histoire (II)

Leçons d'histoire et leçons de l'histoire

Par Denis Collin • Enseigner la philosophie • Vendredi 16/10/2009 • 0 commentaires  • Lu 6596 fois • Version imprimable

L’histoire est objet de méditation. Elle n’est pas seulement ce par quoi le temps devient humain (pour reprendre l’expression de Paul Ricœur). Du récit on passe à la réflexion et à la méditation. Mais aussi à l’action. L’histoire est censée délivrer des leçons. Elle fournit des exemples à suivre. Comme l’imitation de Jésus-Christ et les vies des saints servent à la formation de l’homme pieux, l’imitation des grands hommes sert à la formation de ceux qui aspirent au pouvoir et à la gloire. Il y a donc une histoire édifiante.

Penser l’histoire, c’est aussi connaître dans leurs diverses configurations les actions humaines. Si le récit historique doit être le plus exact possible, c’est parce que cette connaissance exacte est une nécessité pour qui veut agir, comme homme politique, comme stratège ou comme conseiller des princes.

De l’histoire à l’action

Les grands historiens de l’Antiquité, d’Hérodote à Salluste (86-35 a.c.) considèrent toujours l’histoire sous l’angle de la vie politique et de la formation de l’homme politique. L’histoire donne des leçons, c’est-à-dire quelque chose qui doit être enseigné. L’exigence de vérité de ces historiens est indissociable de cette pédagogie.

Histoire et philosophie politique : la leçon de Polybe

Polybe (vers 208 – vers 122 a.c.), d’origine grecque, il est retenu en otage à Rome et écrit l’histoire de l’ascension de la puissance romaine. Il soutient une exigence de vérité historique intransigeante : « la pire faute en histoire, c’est le mensonge », dit-il1. C’est qu’en effet, l’histoire « qui manque à la vérité ne mérite plus le nom d’histoire. » Elle ne sert à rien, elle est « un récit parfaitement inutile. » À partir de l’expérience de l’histoire romaine, il en vient à formuler l’idéal d’un « gouvernement mixte », c’est-à-dire un gouvernement combinant la monarchie, la démocratie et l’aristocratie. Aristote avait déjà formulé cette proposition, mais chez Polybe, elle découle des leçons de l’histoire. Il s’agit de montrer « tout le profit que les gens désireux de s'instruire peuvent tirer de l'histoire pragmatique. »2

Ce qui est réellement éducatif et bénéfique pour ceux qui étudient l’histoire est la vue claire des causes des évènements et le pouvoir qui découle de choisir la meilleure politique dans un cas particulier.3

Après avoir étudié les divers types de constitutions (gouvernement royal, aristocratie, démocratie et tyrannie, oligarchie et gouvernement de la foule), Polybe montre qu’aucune n’est stable :

La forme primitive, spontanée et naturelle est la monarchie ; puis vient la royauté, qui en dérive, mais qui la corrige et en redresse les défauts ; si elle se transforme en un régime voisin, mais dégénéré, celui de la tyrannie, leur ruine donne naissance à l'aristocratie ; quand celle-ci à son tour tombe fatalement dans l’oligarchie, le peuple s’irrite et fait porter aux grands la peine de leurs méfaits : c’est alors que naît la démocratie ; mais quand à la longue viennent à sévir les violences populaires et qu'on cesse de respecter les lois, c'est l'avènement de la démagogie. On reconnaîtra avec évidence la vérité de tout ce que je viens de dire, si l'on considère les origines, la genèse et l'évolution naturelle de ces différents régimes ; il faut savoir comment chacun d’eux s'est formé, pour pouvoir en saisir le développement, l'apogée, les transformations, et pour prévoir l'époque, les causes et les circonstances de sa fin. C’est surtout à l'étude de la constitution de Rome que j'ai résolu d'appliquer cette méthode, parce que sa formation et ses progrès ont toujours été conformes aux lois de la nature.4

Autrement dit, l’étude de l’histoire permet de déterminer des lois de l’histoire (analogues aux lois de la nature) qui permettent de prévoir la fin d’un régime politique particulier. Mais surtout, elle permet de formuler des remèdes.

Or il en est de même pour les formes de gouvernement : chacune contient en soi un germe corrupteur que la nature y a placé ; pour la royauté, c’est la monarchie ; pour l’aristocratie, l’oligarchie ; pour la démocratie, la démagogie et ses fureurs ; et il est impossible, dans chacun de ces cas, que la première forme ne finisse pas par dégénérer en la seconde, comme je l’ai montré précédemment. C’est ce qu’avait vu Lycurgue ; aussi n’a-t-il pas établi une constitution simple et uniforme ; mais il a combiné toutes les qualités et les propriétés des meilleurs régimes, pour qu’aucun d’eux, prenant une prépondérance excessive, ne tombât dans le défaut qui lui est inhérent il a voulu compenser l’action de chacun par celle des autres, pour éviter que l’un d’eux ne rompît l’équilibre et ne fît pencher la balance de son côté ; cet équilibre, il l’a établi et maintenu par le jeu des forces contraires il a gouverné l’État comme un navire que des mouvements en sens divers tiennent d’aplomb sur l’eau.5

Ainsi l’étude de l’histoire vient-elle donner consistance aux enseignements de la philosophie politique puisées dans la tradition grecque.

Les historiens romains et la République

Ce caractère politique pratique de l’histoire se retrouve chez les grands historiens romains. L’histoire est formatrice et normative. Les premiers historiens, rappelle Cicéron, se contentent de tenir des annales, de simples enregistrements des évènements courants, l’histoire ne peut jouer un rôle politique que si elle est écrite par les spécialistes, c’est-à-dire par les orateurs. Salluste compare le mérite de l’historien à celui de l’homme public dévoué au bien de la cité :

Il est beau de servir l’Etat par de belles actions, mais bien raconter ces actions n’est pas un mince mérite ; on peut conquérir l’illustration par les travaux de la paix comme par ceux de la guerre ; et les héros, comme leurs historiens, sont nombreux à mériter l’éloge.6

Tite-Live fixe clairement l’objectif de l’histoire :

Le principal et le plus salutaire avantage de l’histoire, c’est d’exposer à vos regards, dans un cadre lumineux, des enseignements de toute nature qui semblent vous dire : Voici ce que tu dois faire dans ton intérêt, dans celui de la république; ce que tu dois éviter, car il y a honte à le concevoir, honte à l’accomplir.7

Mais ces historiens de l’époque républicaine ou du début de l’empire savent subordonner cet objectif proprement politique de l’écriture historique à la recherche de la vérité. Les recherches les plus récentes ont montré que Tite-Live avait certainement eu accès aux meilleures sources et que son travail d’historien reste remarquable, aujourd’hui encore. Et surtout, on ne doit pas réduire leur ambition normative à l’édification ou moralisante ou à propagande politique. Au contraire, l’histoire est ici le point de départ d’une plus vaste réflexion qui concerne la nature du gouvernement (comme on l’a vu avec Polybe) mais va souvent bien au-delà.

Cicéron avec son De Republica écrit peut-être la synthèse la plus achevée entre l’histoire et la philosophie. Ce dialogue « sur la meilleure Constitution et sur le meilleur homme d'État » se présente comme un dialogue fictif qui met en scène des ancêtres éminents comme Scipion Émilien. Le premier livre porte sur le fondement du gouvernement et la détermination du meilleur gouvernement. Cicéron suit d’assez près Polybe dans la typologie des gouvernements et l’analyse de leur dégénérescence. Il défend le modèle de gouvernement qu’il tire de l’expérience romaine, celui de la « Constitution mixte », fusion des traits monarchiques, aristocratiques et démocratiques. Mais cet équilibre de la constitution républicaine moderne tient au fait qu’elle n’est pas la création d’un homme, d’un législateur très sage comme Lycurgue pour Sparte ou Solon pour Athènes. Au contraire, Rome s’est constituée dans « l’expérience que donne la longue durée » et le livre II procède donc à un résumé de l’histoire de Rome depuis sa fondation par Romulus. Cette histoire est riche de leçons. Elle permet de comprendre la faiblesse de l’institution royale (qui peut si facilement tourner à la tyrannie). Elle montre la sagesse de ces dirigeants qui, en tâtonnant, ont mis en place les institutions permettant au peuple d’avoir des droits. L’histoire ne remplace pas l’argumentation, mais comme le dit Scipion (porte-parole de Cicéron dans le dialogue) :

Je prends dans l’histoire de personnages et de temps glorieux, des exemples précis d’individus et d’actions, à la lumière desquels je pourrai orienter le reste de mon discours.8

Dans le livre III, l’histoire va permettre de déterminer quels types d’hommes sont les meilleurs pour la République. Le livre IV pose la question de l’éducation et l’on y voit Cicéron procéder indirectement à une critique de l’éducation grecque. Le livre VI dont on a gardé essentiellement le rêve de Scipion montre la portée métaphysique de la vie civique conçue comme idéal.

Cette tradition d’une histoire « philosophante » ou d’une philosophie fermement adossée à la méditation de l’histoire se transmettra. On la retrouvera chez Tacite (55-120), l’auteur des Annales. S’il prend en compte le caractère inéluctable de la monarchie dans ce gigantesque espace où s’exerce l’imperium de Rome, Tacite reste cependant fidèle à l’inspiration de Salluste, Cicéron ou Tite-Live : une histoire où la recherche de l’objectivité se mêle à une réflexion philosophique.

Plus sans toute que dans la lecture des Grecs, c’est d’abord dans la méditation des historiens romains que puiseront les penseurs politiques de la Renaissance italienne qu’on classe souvent sous le terme générique d’humanisme civique.

Machiavel et l’expérience historique

Toute l’œuvre de Machiavel (1469-1527) apparaît, sous un certain angle, comme une longue réflexion sur l’histoire. Il se fait lui-même historien en écrivant les Histoires florentines dans la tradition des histoires que les gouvernements de Florence faisaient régulièrement écrire par un lettré. L’histoire fournit la matière expérimentale à partir de laquelle le « très pénétrant florentin » (comme le nomme Spinoza) va élaborer sa politique.

Le cycle historique

Machiavel reprend à Polybe sa conception des cycles historiques :

L’effet le plus ordinaire des révolutions que subissent les empires est de les faire passer de l’ordre au désordre, pour les ramener ensuite à l’ordre. Il n’a point été donné aux choses humaines de s’arrêter à un point fixe lorsqu’elles sont parvenues à leur plus haute perfection ; ne pouvant plus s’élever, elles descendent ; et pour la même raison, lorsqu’elles ont touché au plus bas du désordre, faute de pouvoir tomber plus bas, elles remontent et vont ainsi successivement du bien au mal et du mal au bien. La virtù engendre le repos, le repos l’oisiveté, l’oisiveté le désordre et le désordre la ruine des États ; puis bientôt, du sein de leur ruine renaît l’ordre, de l’ordre la virtù, et de la virtù la gloire et la prospérité.9

L’histoire des peuples passe donc par des cycles qu’on doit étudier et comprendre.

La constance des passions humaines garantit que l’histoire n’est pas un vain savoir. Ainsi :

Quiconque compare le passé au présent, voit que toutes les cités, tous les peuples ont toujours été et sont encore animés des mêmes désirs, des mêmes passions. Ainsi, il est facile par une étude exacte et bien réfléchie du passé, de prévoir dans une république ce qui doit arriver et alors il faut, ou se servir des moyens mis en usage par les anciens, ou n’en trouvant pas d’usités, en imaginer de nouveaux, d’après la ressemblance des évènements.10

Si la matière est semblable, la marche des évènements est cependant toujours incertaine. Ainsi Machiavel peut-il montrer que « le même accident peut sauver ou perdre une république ».

Les passions, matière de l’histoire

L’histoire permet d’étudier la mécanique des passions humaines.

Quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu’ils en trouveront l’occasion.11 

Si cette méchanceté n’apparaît pas, c’est un fait purement contingent. Mais « le temps est le père de toute vérité » et finit par montrer au grand jour ce caractère fondamental des hommes. Cette méchanceté se fonde sur la puissance du désir humain :

La nature a créé l’homme tel qu’il peut désirer tout sans pouvoir tout obtenir ; ainsi le désir étant toujours supérieur à la faculté d’acquérir, il obtient le mécontentement de celui qu’il dépossède pour n’avoir lui-même que petit contentement de sa conquête. De là naît la diversité de la Fortune humaine. Partagés entre la cupidité de conquérir d’avantage et le peur de perdre leur conquêtes, les citoyens passent des inimitiés aux guerres, et des guerres il s’ensuit la ruine de leur pays et le triomphe d’un autre.12

Le parallèle avec le chapitre xiii du Léviathan de Hobbes (1588-1679) semble s’imposer. La puissance du désir rend les hommes ennemis les uns des autres. Comme son illustre devancier et inspirateur, Hobbes préfère fonder sa théorie politique sur une conception radicalement pessimiste de la nature humaine. C’est de bonne méthode : si on a trouvé une théorie politique robuste qui permette de concevoir une organisation viable des rapports entre des humains fondamentalement méchants, on peut penser qu’a fortiori elle conviendra fort bien si les humains se révèlent finalement moins mauvais qu’on ne les avait supposés. L’inverse n’est évidemment pas vrai ! Une constitution, une « politia », conçue pour des hommes doux comme des agneaux, tournerait presque immédiatement au fiasco.

Partons donc de ces passions humaines. Détestables en elles-mêmes, elles sont cependant l’élément permanent de l’histoire et c’est seulement en en pénétrant la mécanique qu’on peut avoir une chance non seulement de comprendre la logique des évènements mais encore d’agir.

Passé et présent

La réflexion politique a l’histoire pour matière, mais Machiavel se garde bien de faire du passé l’inégalable modèle auquel il faudrait soumettre le présent.

Tous les hommes louent le passé et blâment le présent, et souvent sans raison. Ils sont tellement férus de ce qui a existé autrefois, que non seulement ils vantent les temps qu’ils ne connaissent que par les écrivains du passé, mais que, devenus vieux, on le entend prôner encore ce qu’ils ont vu dans leur jeunesse.13

C’est qu’en effet l’histoire est toujours contemporaine : Rome sert à éclairer Florence, et Florence l’avenir de l’Italie. Pour autant, Machiavel ne s’inscrit pas dans la ligne d’un progrès. Le passé ne vaut pas mieux que le présent, mais celui-ci ne vaut pas mieux que celui-là.

En réfléchissant sur la marche des choses humaines, j’estime que le monde dans le même état où il a été de tout temps ; qu’il y a toujours la même somme de bien, la même somme de mal ; mais que ce mal et ce bien ne font que parcourir les divers lieux, les diverses contrées.14

Il y a ici quelque chose de très intéressant : si les lois de l’histoire sont analogues aux lois de la nature, elles sont des lois de conservation. Suivant l’occasion, les circonstances et la virtù des acteurs, les arrangements des relations de pouvoir peuvent changer mais non la quantité globale de et de vices. Ce qui est gagné quelque part sera reperdu ailleurs. Mais cette conception de l’histoire présuppose qu’il n’y a « rien de nouveau sous le soleil », c’est-à-dire que l’histoire n’est pas un processus véritablement créatif mais une transformation des agencements et des rapports de forces.

Si l’étude de l’histoire peut aider à former qui veut devenir prince, c’est-à-dire qui veut diriger l’État, celle-ci ne saurait suffire. La politique reste, pour Machiavel, un art immanent à l’action qui suppose pour sa réussite le concours de la fortune, d’une force de caractère virtuosa et de la capacité à saisir l’occasion. Trois conditions qui limitent donc la fonction de la connaissance historique.

L’histoire ne donne pas de leçons

L’idée que l’histoire pourrait donner des leçons est une idée commune, peut-être rabâchée : on doit apprendre l’histoire pour ne jamais recommencer les mêmes erreurs, dit-on. Le traumatisme que l’extermination des Juifs d’Europe a provoqué renforce cette idée : ne pas oublier pour qu’il n’y ait « plus jamais ça ! »

Hegel détruit cette illusion. Certes, les bons exemples peuvent élever l’âme et, en ce sens, l’étude de l’histoire à cette fin peut être utile pour les enfants. Pourtant :

Les destinées des peuples et des États, leurs intérêts, leurs conditions et leurs complications constituent cependant un tout autre domaine que celui de la . (Les méthodes morales sont des plus simples ; pour un tel enseignement, l’histoire biblique est largement suffisante. Mais les abstractions moralisantes des historiens ne servent à rien.)15

Hegel ajoute brutalement :

L’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire, qu’ils n’ont jamais agi suivant les maximes qu’on aurait pu en tirer.16

La raison en tient à la matière même de l’histoire :

Chaque époque, chaque peuple, se trouve dans des conditions si particulières, forme une situation si particulière. que c’est seulement en fonction de cette situation unique qu’il doit se décider ; les grands caractères sont précisément ceux qui, chaque fois, ont trouvé la solution appropriée. Dans le tumulte des événements du monde, une maxime générale est d’aussi peu de secours que le souvenir des situations analogues qui ont pu se produire dans le passé, car un pâle souvenir est sans force dans la tempête qui souffle sur le présent; Il n’a aucun pouvoir sur le monde libre et vivant de l’actualité. (L’élément qui façonne l’histoire est d’une tout autre nature que les réflexions tirées de l’histoire. Nul cas ne ressemble exactement à un autre. Leur ressemblance fortuite n’autorise pas à croire que ce qui a été bien dans un cas pourrait l’être également dans un autre. Chaque peuple a sa propre situation, et pour savoir ce qui, à chaque fois, est juste, nul besoin de commencer par s’adresser à l’histoire.)17

Chaque situation est singulière et l’application de maximes générales est inutile, tout comme l’est le souvenir d’un évènement analogue dans le passé. Si en effet l’histoire ne se répète pas, il est impossible d’en tirer des maximes générales ou des « lois ». L’historien comme l’homme d’action doit percevoir chaque situation comme une situation concrète et non comme une répétition d’un schème. Or le concret est toujours la synthèse de multiples déterminations. C’est dans cette capacité à saisir la singularité du moment (de la conjoncture) que réside la qualité première des grands hommes – un point sur lequel Hegel peut retrouver Machiavel.

« Qui ignore son passé est condamné à le revivre », disait Marc Bloch. Peut-être est-ce vrai, mais la connaissance du passé ne nous protège pas d’avoir à le revivre sous une autre forme, généralement méconnaissable et pourtant tout aussi tragique. D’une part, les situations semblables ne font que se ressembler et nous sommes généralement incapables de déterminer à quel niveau se situent ces similitudes. La répétition des révolutions en France, de 1789 à 1871 n’est jamais la répétition du même schéma même si les acteurs emploient le même vocabulaire, invoquent les grands ancêtres ou croient rejouer des scènes déjà jouées. D’autre part, même si on trouvait des situations suffisamment semblables pour qu’on soit tenté d’en prévoir l’issue, les décisions des acteurs restent irrémédiablement contingentes et donc imprévisibles.

On peut donc apprendre la physique pour l’appliquer aux machines, aux bâtiments ou plus généralement aux actions sur la nature. Mais apprendre l’histoire n’est pas d’une grande utilité pour l’homme d’action, en tout cas de la même utilité que ces maximes générales qu’on se forge sur la nature humaine et qui ne permettent jamais de comprendre les individus concrets auxquels l’on a affaire. Les leçons de l’histoire, s’il y en a, ne donneront jamais des recettes pour éviter les malheurs et atteindre nos fins.

En conclusion

L’importance et civique de l’éducation à l’histoire est donc une constante de la culture européenne. C’est une histoire qui veut édifier et instruire et c’est pour cette raison qu’elle réclame l’exactitude factuelle et l’objectivité. Sans cette volonté de vérité, l’histoire perdrait évidemment son intérêt instructif. Elle n’aurait guère plus de valeur que les mythes et les récits fabuleux. Si l’on veut former des hommes et civiques doués des vertus nécessaires pour affronter les situations les plus difficiles, l’histoire doit être une véritable assimilation de l’expérience des générations passées. Comme le dit Marc Bloch,

L’étude des expériences du passé nous offrirait une indispensable gymnastique, car seule elle nous permet d’étudier des expériences complètes et d’en mesurer jusqu'à bout les effets.18

L’utilité de l’histoire pourrait cependant être dépassée par ses inconvénients. L’homme chargé d’histoire ressemble à cet esprit transformé en chameau dont parle Zarathoustra. Le sens historique peut être une maladie19 qui paralyse l’homme d’action. Pour que le chameau devienne lion, il doit aussi se débarrasser du lourd fardeau des leçons de l’histoire.

1 Polybe, Histoires, Livre XII

2 Polybe, Histoires, Livre I, 1, traduction de Pierre Waltz (Garnier, 1921)

3 Op. cit, Livre VI, 1.

4 Op. cit. VI, 4

5 Op. cit. VI, 10

6 Salluste, Guerre de Catilina, Chap, I, trad. François Richard, Garnier, 1933

7 Tite-Live, Histoire de Rome depuis sa fondation, Prélude. Cité dans la traduction de Danielle De Clercq, Bruxelles, 2001

8 Cicéron, De Republica, Livre II, xxxi, 55

9 Machiavel: Histoires Florentines, V,I, in Oeuvres, Gallimard, collection « La Pléiade », p.1169.

10 Machiavel : Discours sur la première décade de Tite-Live, I, xxxix, in Œuvres, p. 467

11 Op. cit, I, iii, p. 389

12 Op. cit., I, xxxvii, p. 461

13 Machiavel, Discours … II, avant-propos, p.509

14 Op. cit. pp. 510-511

15 Hegel, La raison dans l’histoire, op. cit. p. 35

16 Ibid.

17 Op. cit. pp 35-36

18 M. Bloch : Que demander à l’histoire ? in L’histoire, la guerre, la résistance, Gallimard, « Quarto », 2006, p. 478

19 Voir Nietzsche, Deuxième considération inactuelle,

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