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Étatisme, libéralisme et République sociale

À propos de "L'essence du néolibéralisme" de Pierre Bourdieu

Par Denis Collin • Morale et politique • Mardi 22/03/2005 • 0 commentaires  • Lu 3452 fois • Version imprimable



[Avertissement: Cet article a d'abord été proposé au Monde Diplomatique. Mais la rédaction de ce journal n'a pas cru nécessaire de répondre, ne serait-ce que pour lui opposer une fin de non recevoir. Le débat n'en reste pas moins nécessaire. Si la "pensée unique" néolibérale est critiquée sévérement sous divers aspects dans des ouvrages à grand tirage, depuis le livre de Viviane Forrester sur L'horreur économique jusqu'aux Nouveaux chiens de garde de Serge Halimi en passant par ouvrages et articles de Bernard Marris, ce qui frappe c'est l'incapacité de cette critique à aller jusqu'à la racine des problèmes qui n'est pas dans le mais dans les rapports sociaux capitalistes eux-mêmes. Du même coup, il ne reste plus qu'à courir après les miracles, la taxe Tobin chez les uns, la résurrection de l'Etat chez les autres, un nouveau plan Marshall ailleurs ... Le Monde Diplomatique s'est mis en recherche d'une «nouvelle utopie» (n° de Mai 1998). Bourdieu s'inscrit dans cette configuration idéologique qui se présente aujourd'hui comme l'alternative à la "pensée unique" mais qui risque fort de n'en être que le double.]

L'article de Pierre Bourdieu, paru dans Le Monde Diplomatique de Mars 1998 mérite qu'on s'y attarde. Son ambition théorique, définir « l'essence du néolibéralisme » est suffisamment forte pour attirer l'attention. L'objectif proclamé, critiquer « cette utopie en voie de réalisation, d'une exploitation sans limite », est suffisamment clair pour intéresser tous ceux que la lutte contre l'idéologie dominante concerne. La réputation de Pierre Bourdieu, devenu presque un idealtype de l'intellectuel qui n'a pas renoncé à sa fonction ­ du clerc qui n'a pas trahi ­ invite enfin à porter à ce texte l'attention qu'il mérite. Pourtant le projet de Bourdieu laisse perplexe. Définir l'essence du néolibéralisme ? Le néolibéralisme est-il une chose dont on peut dire qu'elle a une essence ? Toute l'ambiguïté est là : le néolibéralisme est érigé en une théorie cohérente (une utopie) voire en « un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Or cette problématique, loin d'éclairer les enjeux de « la lutte dans la théorie », pour reprendre une expression d'Althusser, contribue à la confusion théorique et politique.

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Le point de départ est, en effet, idéaliste. Après avoir réfuté l'idée que le discours dominant puisse décrire le monde tel qu'il est, Bourdieu laisse entendre que notre monde ne serait pas le résultat de lois naturelles mais « la mise en pratique d'une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l'aide de la théorie économique dont elle se réclame parvient à se penser comme la description scientifique du réel ».On comprend mal en quoi le monde peut être « la mise en pratique d'une utopie ». Le mode de production capitaliste ­ expression visiblement taboue dans le registre de l'article ­ n'évolue pas comme « mise en pratique » d'une théorie mais bien selon ses lois propres, selon son impératif catégorique à lui, celui de la recherche du profit maximum. Que cette pratique s'accompagne d'une idéologie ­ deuxième terme tabou ­ c'est quelque chose de parfaitement naturel ; en précisant que l'idéologie n'est pas réductible au discours mensonger des tyrans, ni au discours de la propagande, mais qu'elle est la représentation spontanée que les agents se font de la réalité sociale. Sur ce point encore, on n'a dit ni plus ni mieux que Marx dans sa fameuse analyse du caractère fétiche de la marchandise.(1)

Au lieu de cette méthode matérialiste (ou même tout simplement scientifique), Pierre Bourdieu part des représentations idéelles du réel pour en faire le facteur explicatif du réel. C'est son droit, mais c'est une prise de position métaphysique qui devrait s'annoncer comme telle. On peut cependant faire remarquer que ce retour en force de l'idéalisme comme méthode d'explication des phénomènes sociaux est très largement répandu. Le dernier livre de feu François Furet, Le passé d'une illusion, est exactement dans cette veine : c'est la théorie léniniste (et marxiste) qui est la matrice d'où sont sortis les monstres staliniens. Même rengaine chez Courtois et ses amis dans leur très médiatisé Livre noir. Il est assez surprenant de voir Pierre Bourdieu enfourcher ce bidet idéologique fourbu.

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Donc, nous commençons par la théorie. Bourdieu nous gratifie de quelques considérations allusives et fort confuses sur la théorie de Walras. Une petite note nous avertit que c'est à Auguste Walras (le père) qu'il est fait référence, et non, comme on aurait pu le croire à Léon Walras (le fils) ; sans doute le fils doit-il beaucoup à son père, mais le véritable inspirateur de la théorie économique moderne c'est Léon Walras et non Auguste Walras ; c'est Léon Walras qui écrit des Éléments d'économie politique pure (1874-1877). S'agit-il d'une confusion de la part de Bourdieu ? On a du mal à le croire. Que signifie alors cette référence inhabituelle ? Mystère. Peut-être s'agit-il du fait que Léon Walras emprunte à son père une définition de la notion de capital au sens large comme des biens qui servent plus d'une fois, et au sens étroit comme des biens durables qui eux-mêmes sont produits. Cette définition très vague coupe le concept de capital de son rapport avec la monnaie et la marchandise et c'est précisément cette coupure qui fonde l'économie « pure » moderne. Or, curieusement, il y a en France au moins un sociologue qui emploie le terme de capital dans un sens élargi à la manière de Walras : c'est Bourdieu !

Mais que reproche donc Bourdieu à Walras ? D'avoir liquidé la théorie de la valeur-travail, d'avoir construit une théorie générale de l'équilibre ? Rien de tout cela. Le reproche concerne non pas les positions théoriques de Walras, mais le fait même d'essayer de construire une théorie économique qui ne serait qu'une « fiction mathématique » fondée sur une « conception aussi étroite que stricte de la rationalité individuelle » et cette théorie ne serait ainsi qu'une « formidable abstraction ». Voici un dernier reproche bien curieux : toute théorie est, par essence, une « formidable abstraction ». La volonté de donner une formulation mathématique des lois économiques n'est pas propre au néolibéralisme en général ni à Walras en particulier. Si le Capital est inachevé, c'est parce que Marx n'a pas cru pouvoir livrer ses travaux au public tant qu'il ne pouvait pas résoudre quelques problèmes mathématiques épineux, notamment ce fameux problème de la transformation des valeurs en prix qui est une des clés de la conception marxienne.(2)

À d'autres égards, les reproches que Bourdieu adresse à Walras pourraient aussi être adressés à Marx qui lui aussi voulait faire une théorie pure du mode de production capitaliste, faisait abstraction « des conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles » des individus. Le Capital est exposé comme une construction logique à partir du déploiement de ce qui est contenu dans la formule de la marchandise. Ce caractère d'abstraction « formidable » et de construction a priori a été, d'ailleurs, l'objet des critiques majeures qu'a suscitées cet ouvrage. Donc, contrairement à ce que croit Bourdieu, ce n'est pas le genre de préoccupation épistémologique de Walras qui conduit au néolibéralisme ; c'est le contenu positif de la théorie elle-même.

Il est très curieux de constater que le contenu de cette théorie ne soit pas abordé réellement, pas plus que ne sont évoquées les thèses de Kenneth Arrow(3) et Gérard Debreu, tous les deux prix Nobel d'économie et créateurs d'un modèle mathématique de l'économie de marché. Or ce qui est intéressant chez ces deux auteurs qui servent de référence au néolibéralisme, c'est qu'ils ont été amenés à prendre leurs distances avec leurs propres théories dont ils ont souligné eux-mêmes les difficultés. Comment traiter de l'essence du néolibéralisme comme théorie sans évoquer les contradictions internes à cette doctrine ?

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Bien qu'il soit en quête de l'essence du néolibéralisme, la suite de l'article est très largement constituée d'une partie descriptive qui n'est pas très nouvelle, puisqu'on y trouve essentiellement un résumé de ce qu'on trouve tout de même en beaucoup d'autres lieux, par exemple dans le Monde Diplomatique. Décrire comment est entreprise la destruction de toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du « marché pur », cela peut être utile. À condition de le faire sérieusement et ne pas se contenter d'énumérer le catalogue tératologique du « nouvel ordre mondial ». En effet faire du « marché pur » la question centrale, c'est se tromper de cible. Le « marché pur » est une idéologie qui ici sert de couverture à une politique qui se moque comme d'une guigne du marché, de la libre concurrence et des dogmes des grands ancêtres libéraux. Quand M. William Gates rencontre M. Chirac, rachète les droits de reproduction des uvres d'art des plus grands musées du monde, et organise méthodiquement, en France par son partenariat avec France Télécom, le contrôle du « net » d'un bout à l'autre de la chaîne, ce n'est pas le « marché pur » qui est visé, mais bien le monopole. Quand M.Dauzier est chassé de Havas par Messier et la Générale des Eaux, c'est encore le monopole généralisé qui est visé. En lisant le Monde Diplomatique, Pierre Bourdieu aurait d'ailleurs pu trouver de nombreux exemples pour confirmer que la concurrence n'est pas l'essence du mode de production capitaliste mais seulement le moyen par lequel s'accomplissent les lois immanentes du capital et que la concentration et la centralisation du capital sont les traits fondamentaux de ce mode de production. Ou encore, il aurait pu arriver à la conclusion que l'essence du néolibéralisme, c'est la fusion du capital industriel et du capital bancaire constituant ainsi une oligarchie financière qui vise à la domination mondiale. Mais tout cela aurait sûrement fait trop « marxiste » et aurait interdit à Bourdieu d'écrire que le néolibéralisme a « beaucoup de points communs » avec le marxisme.

Il ne s'agit pas reprocher à Bourdieu de n'avoir pas lu Marx. Le problème est qu'il refuse d'affronter les questions réelles parce qu'il prend le discours dominant pour autre chose qu'un discours idéologique. Au fond, pour Bourdieu, si le discours dominant, « l'utopie néolibérale » ne décrit pas le monde tel qu'il est, il décrit néanmoins sérieusement le programme réel des classes dominantes et décrira demain le monde réel quand ce programme aura été mis en application. Donc l'idéalisme de Pierre Bourdieu atteint ici son plein accomplissement. Puisque c'est l'idée qui transforme le mode de production capitaliste, l'analyse du mode de production capitaliste peut avantageusement être remplacée par l'analyse de l'idée. Bourdieu fait exactement ce qu'il reproche aux économistes néolibéraux, confondre les choses de la logique avec la logique des choses. Du même coup la forme sous laquelle apparaissent les lois du capital est prise pour leur essence, le marché remplace le capitalisme et ainsi de suite. Et la question essentielle des rapports de production et de propriété est remplacée par la question secondaire des limites du marché, de l'efficacité du marché, de la compatibilité du marché avec les exigences sociales et . C'est-à-dire que la discussion est circonscrite à l'intérieur du cadre des rapports de production capitaliste, de la séparation du producteur et des conditions de la production. Ce qui est exactement l'idéologie dominante elle-même. Ou plus exactement le double de la pensée unique qui est suffisamment puissante pour s'imposer à ses adversaires les plus sincères.

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Ce qui est effacé dans le texte de Bourdieu, c'est la politique, c'est-à-dire la lutte politique. Comme si l'utopie dénoncée était déjà entrée en application ­ idée curieuse d'ailleurs puisqu'une utopie réellement existante est une contradiction dans les termes si l'utopie est, étymologiquement, le lieu de nulle part. En quoi Bourdieu efface-t-il le politique ? Tout simplement parce que comprendre la politique, c'est comprendre les conjonctures et que Bourdieu travaille avec des « essences ». Par exemple nous trouvons « les économistes » qui « habillent de raison mathématique » « la production et la reproduction de le croyance dans l'utopie néolibérale ». Que les économistes soient loin de former un bloc, que quelques centaines d'entre eux et pas des moindres aient lancé un manifeste « contre la pensée unique », qu'il y ait donc parmi la corporation des économistes une véritable lutte politique, le lecteur de Bourdieu ne le saura pas, car Bourdieu, fasciné par le regard du serpent des grands médias audiovisuels croit que Jean-Pierre Gaillard (à la Bourse de Paris, extraordinairement brossé par « les Guignols ») et Jean-Marc Sylvestre, le célèbre multicarte, représentent à eux seuls « les économistes ».

Plus sérieux : Bourdieu hypostasie l'État. Tout le texte est imprégné des idées qui dominent une partie de la gauche ­ la gauche non libérale ­ aussi bien que les « centristes révolutionnaires » de Marianne. Le néolibéralisme serait l'affaiblissement, voir la destruction de l'État au profit de l'économique. Du même coup on comprend bien la proposition centrale de Bourdieu pour mettre fin à « la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime socio-économique ». Il s'agit de « faire une place spéciale à l'État, État national ou, mieux encore, supranational, c'est-à-dire européen (étape vers un État mondial) capable de contrôler et d'imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et surtout de contrecarrer l'action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail ».

Signalons tout d'abord ce que cette proposition présuppose en matière de philosophie politique : une conception purement instrumentale, fonctionnaliste, de l'État. Conception, qui curieusement est aussi celle qui domine la « pensée unique » : l'État n'est qu'un outil, un outil d'organisation de la liberté des marchés, un outil de contrôle des marchés pour les autres, mais dans tous les cas un outil. C'est bien pourquoi on peut envisager sans rire un « État mondial », utopie terrifiante qu'il est fort surprenant de retrouver chez un sociologue qu'on pensait doté du réalisme minimal nécessaire à l'exercice de cette discipline.

On retrouve, en deuxième lieu, la problématique centrale de tous les partisans de l'Europe de Maastricht : il faut plus d'Europe pour contrôler les marchés et une monnaie unique pour n'être point soumis aux intérêts américains et aux fluctuations du dollar. Nouvelle preuve que Pierre Bourdieu circonscrit entièrement ses critiques à l'intérieur du champ déterminé par ses adversaires. Une fois de plus, nous avons une nouvelle figure du couple diabolique de la pensée unique et de ses doubles. Car l'État est transformé en dispositif de contrôle technique de l'économie et la question de la souveraineté est évacuée. La position de Bourdieu est cohérente avec le projet social qui sous-tend son analyse. Pour lutter contre la misère, il faut contrôler les excès du mode de production capitaliste, mettre en place des contre-pouvoirs ou conserver ceux qui existent. Mais la question des rapports de propriété est tout simplement mise de côté. Comme pour les socialistes depuis leur congrès de l'Arche en 1991, il semble bien que, pour Bourdieu, « le capitalisme borne notre horizon historique » et sa réflexion s'inscrit à l'intérieur de ce champ.

Enfin, et ce n'est pas le moindre problème, Bourdieu reprend la problématique commune qui constitue le lot commun de la pensée libérale de droite ou de gauche et du républicanisme de gauche. C'est l'idée d'une opposition absolue entre l'État et le marché. Les libéraux disent « plus de marché et moins d'État » et la gauche répond « plus d'État et moins de marché. » Mais on devrait savoir depuis la magistrale étude de Karl Polanyi(4) que le libre marché présuppose une intervention réglementaire massive et le développement de l'appareil répressif.

Dans son premier âge, le capitalisme anglais avait mis les vagabonds au travail au moyen de sorte de « camps de concentration », les « workhouses ». Il ne suffit pas d'inciter au travail par la baisse des allocations chômage ou de d'augmenter « l'employabilité » en baissant les salaires minima. Il faut encore se prémunir contre les révoltes ouvertes ou larvées que cette politique engendre nécessairement. C'est pourquoi le « néolibéralisme » n'est pas seulement le marché pur, mais aussi le quadrillage du territoire, le « zonage » ­ ZEP, zones sensibles, etc. ­ et le fichage des pauvres, avec, dans le plus grand secret l'élaboration de dispositifs anti-émeutes, et l'intégration du soulèvement urbain dans les préoccupations des armées (et ceci tant en France qu'aux États-Unis).

La gestion du marché lui-même, même en mettant entre parenthèses la « question sociale » présuppose un État développé et une lourde bureaucratie dans laquelle la poids de l'appareil judiciaire tant public que privé ne cesse de croître. La privatisation du téléphone, par exemple, entraîne une prolifération pathologique de la réglementation, l'Europe suivant en cela le modèle américain. La diminution du poids de la loi votée par les représentants du peuple est plus que compensée par la montée en puissance de la jurisprudence civile et pénale. L'utopie néolibérale, ce n'est pas le marché pur, mais le profit protégé par un État tentaculaire mais camouflé parce que « non politique », parce qu'entièrement consacré à la gestion rationnelle technicienne du social, à l'administration des choses.

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A trop prendre l'idéologie au sérieux, on finit par décrypter toute réalité à travers la grille de l'idéologie et à laisser dans l'ombre ce que précisément l'idéologie a pour fonction de laisser dans l'ombre. L'exercice auquel Pierre Bourdieu se livre dans Le Monde Diplomatique révèle les limites intrinsèques d'un certain type de pensée critique aujourd'hui. Une critique qui impuissante les citoyens, puisque d'un côté on affirme, à juste titre, que la situation actuelle est intolérable, mais qu'en même temps on doit confesser qu'on a pas de véritable alternative à proposer. Une critique qui impuissante les citoyens pour une deuxième raison qui a beaucoup à voir avec l'incapacité de toute une partie de la gauche à tirer jusqu'au bout les leçons de l'URSS. Les politiques néolibérales ont été parfois imposées par des coups d'États (Chili) ou sous la pression directe des institutions internationales (FMI, BM), mais dans les grandes pays à peu près démocratiques, elles sont aussi, en partie, choisies par les citoyens qui n'ont guère sanctionné MM. Blair et Jospin pour ne citer que deux ralliés récents à la version « de gauche » ( ?) du néolibéralisme. On peut dire que les citoyens sont des abrutis ou qu'ils sont abrutis par les médias et se contenter de lancer des prophéties et des excommunications. Il serait beaucoup plus intéressant de se demander quelles sont les « bonnes raisons » qui ont poussé une partie des salariés à accepter, peu ou prou, ce néolibéralisme quitte à en limiter les effets les plus dévastateurs par de grands mouvements sociaux (1995 en France, grève chez UPS). On s'apercevra peut-être que ce n'est pas sans rapport avec les « bonnes raisons » qui ont conduits les principaux soi-disant bénéficiaires des « conquêtes du socialisme » à appuyer massivement leur renversement en URSS et dans les PECO.

Le socialisme ouvrier traditionnel, celui des origines à Marx inclus, n'est pas un antilibéralisme et, cent cinquante ans après le Manifeste, on se gardera bien de le confondre avec les diverses variétés de socialisme réactionnaire et petit-bourgeois. Ce socialisme-là était l'aspiration des prolétaires à étendre à la sphère économique les principes de liberté et d'égalité conquis dans la sphère politique, bref à faire rentrer dans les système des besoins le «  politique » ou encore, à considérer, comme John Rawls, qu'il faut étendre le contrat social à la détermination des positions sociales et des revenus garantis à chaque citoyen. Les aléas de l'histoire ont conduits souvent les socialistes à l'alliance avec les ennemis de leurs ennemis et donc à confondre le socialisme (« les producteurs associés » disait Marx) avec l'étatisme antilibéral, bref à passer de Marx à Lassalle. Mais il faut dire clairement qu'on ne sortira pas de la crise présente en se repliant sur les vieilles lunes d'un système d'intervention étatique qui, de sa version libérale (Keynes) à sa version fasciste (Schacht), a d'abord été inventé pour sauver le capitalisme en perdition. Il faut au contraire se demander comment on peut réconcilier Marx et Rousseau, abandonner la sociologie fonctionnaliste sommaire pour retourner à la philosophie politique et faire revivre, comme les ouvriers parisiens de 1848, la vieille idée de la République Sociale.

Le 17 Mars 1998 - Denis Collin

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Notes

1. Capital, Livre I, I, 4.

2. Chose intéressante, Michio Morishima qui est l'un de ceux qui ont donné une solution au problème marxien de la transformation est aussi un spécialiste de Walras.

3. De Ken Arrow, on pourra lire Choix collectifs et préférences individuelles, réédité en collection de poche par Diderot éditeur (1997).

4. La Grande Transformation, Gallimard

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