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Sphères de la Justice; une défense du pluralisme et de l'égalité

Michael Walzer - Seuil, "La couleur des idées" - 1997 - traduit de l'américain par Pascal Engel

M. Walzer reprend à nouveaux frais le débat sur la justice distributive en écartant aussi bien la conception aristotélicienne traditionnelle que la conception contractualiste de John Rawls (distribution des positions sociales à partir de la position du voile d'ignorance). Pour Walzer, la justice, c'est tout simplement l'égalité, mais il réfute immédiatement l'égalité simple qui conduit presque immanquablement à la tyrannie (l'égalité est un idéal mûr pour la trahison dit Walzer). A la place de cette égalité simple et universelle (en gros celle de feu le socialisme bureaucratique à la sauce stalinienne, d'un côté, celle du néolibéralisme de l'autre), Walzer propose de différencier les sphères de la vie où s'applique le principe égalitaire et de construire une théorie de l'égalité complexe. Il s'agit, en particulier, de déterminer dans quelle sphère le libre échange est un principe de répartition légitime. Mais il s'agit aussi de montrer comment l'irruption du marché dans les autres sphères de la vie sociale conduit à la destruction de l'égalité et à l'oppression. Il est impossible de résumer ici l'ensemble des questions abordées. Signalons quelques développements qui méritent tout particulièrement l'attention.

En contrepoint de la théorie aristotélicienne, une longue discussion du problème du mérite et des confusions qu'introduit cette notion.

Le chapitre sur le problème de l'appartenance est tout particulièrement perspicace et peut nous aider à discuter d'une manière raisonnable les épineuses questions soulevées par les lois sur l'entrée et le séjour des étrangers. Walzer refuse l'universalisme abstrait qui nie la légitimité des frontières et la séparation de la communauté humaine en communautés nationales différenciées. La communauté et le territoire qui lui est lié constituent des biens pour les individus. Mais cela n'empêche pas la communauté d'avoir des devoirs à l'égard des étrangers qui habitent sur son sol. L'étranger doit disposer d'une sorte de "droit territorial ou de droit de localisation." S'appuyant sur Hobbes, Walzer affirme que "L'Etat doit quelque chose à ses habitants, purement et simplement, sans référence à leur identité collective ou nationale."

De longs développements sont consacrés à l'éducation qui joue un rôle central dans les sphères de la justice. Non seulement Walzer souligne l'importance d'une instruction publique assurée par l'État - et ceci en continuité avec toute la tradition philosophique depuis Aristote - mais encore il montre la nécessité de soustraire rigoureusement l'école à l'influence des autres sphères de la vie sociale, singulièrement la sphère économique. Au moment où nous discutons de la mission de l'école, lisons Walzer qui nous rappelle que "les écoles, les maîtres et les idées créent et remplissent un espace intermédiaire. Ils fournissent un contexte - pas le seul, mais de loin le plus important - pour le développement de la conception critique et pour la production comme pour la reproduction de la critique sociale."

Il faudrait encore citer ce que Walzer dit de la répartition des charges, des travaux pénibles, ou du pouvoir politique. Un genre de livre comme on en aimerait plus souvent dans la philosophie française.

Ecrit par dcollin le Dimanche 27 Mars 2005, 14:13 dans "Bibliothèque" Lu 4166 fois. Version imprimable

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