Philosophie et politique

Site personnel de Denis COLLIN

Contenu - Menu - S'identifier - S'inscrire - Contact

Archives par mois


Morale et justice sociale

Recension dans "Actuel Marx"

Le livre de Denis Collin est aussi carré dans ses propositions théoriques que subtil dans ses analyses. Car ce qui se présente presque comme un traité de philosophie morale et politique, avec des chapitres impeccablement agencés, est en même temps un livre de combat.

Il part d'une défense de la morale, mais d'une morale intimement liée à la politique : " la morale suppose la politique ", et inversement " la politique suppose la morale ". On voit bien qu'il s'oppose ainsi au moralisme aujourd'hui en vogue, qui tend à les dissocier, mais également à l'amoralisme porté par une certaine tradition marxiste, qui ne fait de la morale qu'une superstructure, voire un reflet, des rapports sociaux (ainsi dans un texte de Trotsky). D'où la thèse, énoncée de manière intransigeante : la morale est universelle et éternelle. Entendons bien : il peut y avoir un progrès moral, et notre époque, en dépit de toutes sortes de régressions, en donne quelques signes, comme l'abolition dans de nombreux pays de la peine de mort. De même l'exigence morale ne prend son plein essor qu'avec la modernité, c'est-à-dire avec le principe de l'égalité des hommes en droits. Mais la morale, dans ses fondements même, ne saurait être relative.

C'est donc d'un retour à Kant qu'il s'agit, en tant qu'il a introduit une " innovation majeure " : toute la morale repose sur l'accès des sujets à l'autonomie et sur un principe d'universalisation (c'est en ce sens qu'elle est " procédurale "). Le défaut de Kant est d'avoir coupé la morale de la sphère sociale, celle des besoins et de " l'insociable socialité ", et ajouté un fondement transcendant, alors que la morale ne peut s'actualiser que dans la société, lieu de l'égalisation effective (ce que Rousseau, l'autre pionnier, avait, lui, bien compris).

Denis Collin suit une démarche comparable à celle de Rawls, qu'il critique sur bien des points, mais dont il partage l'ambition : viser un " consensus par recoupement ", qui puisse consoner avec le sens commun. La morale n'est pas l'éthique, qui est toujours particulière, variant selon les individus, leurs choix de vie, leurs positions philosophiques et religieuses. C'est exactement la même différence que fait Yvon Quiniou, lui aussi s'inscrivant dans l'horizon de la pensée marxiste. Une telle morale a des implications politiques extrêmement fortes : elle permet de définir une politique de l'émancipation, qui " sera égalitaire ou ne sera pas ", car liberté et égalité sont en fait la même chose. Ce fil conducteur permet de passer au crible les critères de l'égalité (par exemple en matière de rémunération), de critiquer au fond non seulement les théories néo-libérales, ouvertement inégalitaires, mais encore le keynésianisme ou le social-libéralisme, et d'esquisser ce que pourraient être un socialisme démocratique et ses institutions politiques. Ce livre fournit des aperçus lumineux sur les grandes théories politiques et surtout est formidablement clarificateur. Pour ne prendre qu'un exemple la question de la souveraineté du peuple est libérée des confusions auxquelles elle prête. Denis Collin montre que la démocratie ne peut se penser qu'en partant de la société, et que l'ordre international ne prend un sens (non impérial) qu'à partir d'elle. Signer des traités internationaux est encore un acte souverain. Quant à la dérive nationaliste, il montre qu'elle se produit précisément là où le peuple n'est pas souverain.

On mettra seulement en exergue une difficulté. Le bonheur et la morale, pour Denis Collin, appartiennent à deux ordres différents, d'où sa critique des morales téléologiques et de l'utilitarisme en particulier. La moralité finalement est quelque chose de supérieur au bonheur, elle est le propre de l'humain, ce qui se révèle à travers l'existence de l'interdit dans toute société humaine (interdit dont le déclin aujourd'hui est signe de dégénescence, ce qui conduit à des formes de " social-sadisme "). Mais peut-on aimer la vertu ? Ne faut-il pas rétablir un pont non seulement avec la société et ses individus en quête d'autonomie, mais encore avec la sphère des besoins et du bonheur, si évanouissant que soit ce dernier ? Il suffirait de considérer que les hommes ont, du fait de leur nature biologique et de leur organisation en société, suffisamment de traits en commun pour que l'idée d'un progrès dans la satisfaction des besoins prenne aussi un sens, sans aucunement mettre en cause la diversité des individus et des formes de groupement social (et heureusement ! Il en va de la diversité des civilisations comme de la bio-diversité). Les besoins " génériques " pourraient alors servir de mobiles à la vertu civique, et une anthropologie matérialiste conforter l'engagement pour une société égalitaire.

Ecrit par Tony Andréani le Dimanche 27 Mars 2005, 16:00 dans "Publications" Lu 5495 fois. Version imprimable

Article précédent - Article suivant

Partager cet article