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Travail productif et travail improductif

 
 On croit comprendre immédiatement ce que signifient les expressions " travail productif " et " travail improductif ". Pourtant rien n'est moins évident. Productif renvoie à production, à produit. Le " travail productif " n'est-il pas un véritable pléonasme, car le travail est identifié avec l'acte de production que cette production soit celle de biens matériels palpables ou celle de biens immatériels, bref de produits, qu'elle soit faite pour les besoins de l'estomac ou ceux de la fantaisie. Celui qui travaille plus vite sera plus productif, mais tout travail est productif. Du coup l'idée d'un travail improductif apparaît comme un véritable paradoxe : un travail qui ne produit pas est une activité vaine, mais pas un travail. D'ailleurs qui voudrait admettre qu'il effectue un travail improductif ?

Si on considère l'étymologie du mot " productif ", on trouve le latin " produco " qui signifie conduire en avant, présenter, mais aussi prolonger, allonger. Selon Gaffiot, " productivus " désigne ce qui est propre à être allongé. Par dérivation, produire, c'est faire naître. Si le travail fait naître des choses, il a aussi pour effet de prolonger l'homme, de l'allonger, car l'homme " convertit les choses extérieures en organes de sa propre activité, organes qu'il ajoute aux siens de manière à allonger, en dépit de la Bible, sa stature naturelle " .

Les notions de travail productif et de travail improductif jouent un rôle décisif non seulement dans l'analyse économique mais aussi dans la vie quotidienne : la productivité du travail n'est-elle pas le maître mot qui décide du sort de milliers et de milliers de travailleurs ? Quelle est la signification de l'opposition entre travail productif et travail improductif ? À quel niveau de l'analyse se situe-t-elle et quelle est sa portée ? Qu'exprime-t-elle dans notre rapport au travail en général ? Répondre à ces questions est rien moins qu'évident ; en effet, l'opposition travail productif - travail improductif recouvre une multiplicité de sens. Elle renvoie tout à la fois l'analyse économique, à la sociologie et à l'éthique. Le sens de l'expression " travail productif " n'est évidemment pas le même si on se place du point de vue de l'entrepreneur ou du financier, du point de vue du sociologue ou du point de vue du moraliste. Les premiers considéreront comme productif le travail qui leur permet de faire un profit, le second intégrera le travail comme un des éléments de l'organisation sociale et l'opposition entre le travail productif et le travail improductif ne présente pour lui pas beaucoup d'intérêt ; le dernier cherchera à confronter le travail et ses produits à une éthique ; l'opposition travail productif - travail improductif prendrait ici une valeur axiologique, les mots " productif " et " improductif " étant connotés positivement et négativement. Le partisan de la non-violence considérera que la production d'armes n'est pas un travail productif, mais un travail nuisible, alors évidemment que le marchand de canons trouvera tout à fait productif le travail fait dans ses usines pendant que le sociologue ou l'économiste se demanderont si la production d'armes, dans la mesure où elle est consommée improductivement, est une activité parasitaire ou un bon moyen de stimuler la demande et donc la production...

Les zones de flous et les ambiguïtés de la notion de travail productif en font-elles une notion vague, cantonnée au domaine de la " doxa " et irrémédiablement marquée du sceau du relativisme ? Nous devons nous demander si les multiples niveaux qui affectent la représentation du couple travail productif - travail improductif ne présentent pas un point commun, une problématique fondamentale à partir de laquelle peuvent aussi bien s'organiser l'analyse économique que l'analyse historique ou sociologique ou encore une visée normative. Or nous ne pouvons pas découvrir cette unité à partir d'une synthèse des divers points de vue qui ne sont que des points de vue " extérieurs ", mais bien plutôt en partant de cette position qu'exprime Marx quand, critiquant Smith qui ne conçoit la dépense de force de travail que comme abnégation ou sacrifice, il lui reproche de ne pas la voir " en même temps comme affirmation normale de la vie "·. Que le travail soit l'affirmation normale de la vie est sans doute une idée contradictoire tout à la fois avec la philosophie classique, qui ne conçoit la " vraie vie " que comme celle de l'homme qui n'est pas soumis à l'impératif du travail, et avec le sens commun de la " civilisation des loisirs ". Néanmoins, c'est à partir de cette position que nous pouvons mener notre recherche sans nous restreindre au point de vue étroit de l'analyse économique ni tomber dans les platitudes moralisatrices.

Le travail comme affirmation de la vie

Le travail est affirmation normale de la vie ; le professeur Zapp dans le livre de David Lodge "Un tout petit monde" le dit sur le mode plaisant en affirmant que la sexualité n'est que la sublimation de l'instinct de travail. Il faut bien en effet que les hommes aient un véritable instinct de travail pour vivre et, avant de songer à l'amour, il faut bien avoir mangé, bu et vaincu le froid. Car ce par quoi les hommes commencent à se distinguer eux-mêmes des autres animaux, c'est qu'ils produisent eux-mêmes les conditions de leur propre existence au lieu de les trouver toutes prêtes dans la nature. Et le sage antique ne peut contempler le Bien suprême en toute quiétude que pour autant que des esclaves et autres hommes du commun aient produit pour lui de quoi satisfaire ses besoins immédiats les plus sensibles. Il est d'ailleurs à noter que la philosophie, de Platon jusqu'à Kant, n'a pratiquement accordé aucune importance au travail et, le plus souvent, a considéré celui qui devait travailler pour vivre comme un être dépendant, privé des facultés humaines les plus hautes et incapable tant d'accéder à la sagesse que d'être un citoyen à part entière. Il faudra Rousseau, Hegel et Marx pour qu'enfin la pensée se mette à penser ses propres conditions vitales, Rousseau qui fait du travail un élément constitutif fondamental de son projet éducatif, c'est-à-dire de son projet politique, Hegel qui réintroduit le travail dans le mouvement de l'esprit, Marx, enfin, qui en fait de noyau de son ontologie.

Le travail apparaît d'abord comme le contenu de cette "téléologie vitale" dont parle Michel Henry dans son étude sur Marx . Tant qu'on réduit l'individu humain à l'universel "homme", tant que l'homme est défini comme raison ou comme volonté, ou comme tout autre abstraction, le travail n'a aucun sens philosophique ; le travail est du domaine des sciences appliquées, de l'économie ou de la sociologie, puisque ni la volonté, ni l'entendement, ni la raison ne mangent, ne boivent, ne poussent la charrue ou le rabot. Et donc la distinction travail productif - travail improductif est une question qui concerne les économistes ou qui relève des notions communes, mais en tout cas une question qui n'a aucune portée humaine générale. Mais dès qu'on veut bien concevoir que le sujet n'est pas l'homme réduit à une abstraction mais l'individu concret dont la subjectivité ne peut aucunement être réduite à la volonté, à la raison, etc., le travail devient une des questions philosophiques centrales puisqu'il est une des formes essentielles dans lesquelles s'affirment les individus, en déployant l'ensemble de leurs puissances corporelles et intellectuelles. En effet, la séparation de la raison et plus généralement de toute l'activité intellectuelle d'avec l'activité physique telle qu'elle s'exprime dans le travail manuel constitue un véritable éclatement et une séparation de ce qui en réalité est lié et forme une unité. Dans sa célèbre comparaison de l'abeille et de l'architecte, Marx souligne que le travail met en oeuvre non seulement l'effort des organes naturels sollicités mais aussi une tension de la volonté et une représentation idéelle de l'oeuvre à accomplir. Dans le travail, l'homme n'opère " pas seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but, dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action et auquel il doit soumettre sa volonté. " Le travail, c'est bien la " praxis " dont Marx veut se faire le philosophe. Et sur ce plan, Michel Henry a parfaitement raison de dire que cette "praxis" est l'activité vitale de l'individu produisant lui-même les conditions de sa propre vie et nullement la soi-disant "praxis révolutionnaire" qui se réduit à discours et à l'abstraction, à l'éloignement indéfini de la vie.

La métamorphose du travail productif

Au premier niveau, donc, le travail productif apparaît comme le travail qui concourt à la réalisation de cette téléologie vitale. Le travail utile, celui qui produit des biens pour la consommation individuelle, comme celui qui produit des moyens pour la production est un travail productif. Affirmer cela, c'est en même temps supposer qu'on peut étudier les caractéristiques du travail en quelque sorte indépendamment des conditions historiques, le travail " à l'état de nature ". Cédons à la "robinsonnade" si courante dans l'économie politique: Robinson dans son île n'exécute que des travaux productifs puisqu'il travaille pour produire ce qui lui est nécessaire. Mais l'aventure de Robinson ne résume pas la condition humaine puisque justement le travail humain est un travail social. Or ce caractère social du travail humain ne s'affirme pas directement et de manière transparente. Le caractère social du travail humain s'affirme dans la transformation des produits du travail en marchandises et du coup par le déguisement de ce rapport social entre individus sous la forme mystique d'un rapport entre choses. La marchandise, dit Marx, est un hiéroglyphe ; et il faut décrypter ce hiéroglyphe pour retrouver sous la personnification des choses la " chosification " des personnes. Or dans la mesure où le travail social n'apparaît qu'en se dissimulant sous la forme de marchandise, le travail humain en tant qu'il est un travail concret utile à la vie est réduit à un travail abstrait, à une pure dépense de force de travail. La dialectique de la nature hégélienne explicitait la transformation de la quantité en qualité. Ici c'est une dialectique inverse : la quantité est la perte de qualité, le résultat d'un procès d'abstraction, qui est l'abstraction des caractères propres du travail et la transformation du travail humain sous une forme inhumaine. L'homme sans qualité est le produit d'un monde où le travail est un travail sans qualité.

Mais la métamorphose du travail n'est pas terminée. Car l'échange des marchandises pour l'instant n'est qu'une médiation. Quand le producteur de toile échange sa toile contre des habits, il produit de la toile comme valeur d'échange qui lui servira à obtenir un habit qui sera pour lui une valeur d'usage. Sous une forme détournée et méconnaissable, c'est encore la téléologie vitale qui est à l'oeuvre dans l'échange marchand. Or cette téléologie vitale va bientôt s'inverser. À la formule de l'échange marchand simple (M-A-M) va se substituer la formule du capital (A-M-A'). Le but de la production n'est plus d'assurer la vie au moyen du travail du travail social dont le caractère social s'affirme dans l'échange marchand dont l'argent constitue le médiateur ; nous passons de la production à l'économie dont le but est la reproduction du capital sur une base élargie dont la production de marchandise n'est qu'un moyen. Nous retrouvons, comme le signale Marx , l'opposition d'Aristote entre l'économique et la chrématistique. L'économique se borne à procurer les biens nécessaires à la vie et utiles au foyer ou à l'État. À l'inverse la chrématistique est l'art d'acquérir en vue d'obtenir une richesse illimitée. " L'argent est le commencement et la fin de ce genre d'échange ", dit Aristote. Si l'économique est naturelle, la chrématistique est artificielle et si Aristote ne condamne pas absolument cette dernière, il note qu'elle est loin d'être exempte de reproches ; que la monnaie rapporte de la monnaie en dehors de toute activité utile lui paraît particulièrement " odieux " . Le cycle de la circulation qui part de l'argent pour retourner à l'argent sous une forme élargie lui apparaît contre-nature.

Dès lors le sens de l'expression " travail productif " va changer : dans l'échange marchand simple, est productif un travail qui produit des valeurs d'usage ; le travail productif, au sens de la production capitaliste, est le travail qui peut s'échanger contre du capital. Il faut noter cependant que, dans l'échange marchand, il ne suffit pas de produire une marchandise utile à quelqu'un pour réaliser un travail productif ; encore faut-il que cette marchandise soit produite dans un temps inférieur ou égal au temps de travail social nécessaire pour produire ce type de marchandise. Dans le cas contraire, le travail aura été gaspillé du point de vue de la circulation marchande. Ainsi le fait que caractère social du travail se manifeste sous la forme marchandise constitue en soi une limitation de sa capacité productive puisque chaque travail individuel ne peut exister que comme une partie du travail social et que la marchandise vient légitimer, en trouvant un acquéreur, le fait que ce travail est bien une des branches de la division sociale du travail .

Au sens fondamental de l'expression " travail productif " qui définit le travail assurant la reproduction de la vie se substitue le travail productif comme travail reproduisant le capital. Ainsi Marx est amené à distinguer entre un travail productif au sens absolu, le travail qui remplace les valeurs qu'il a consommées, et un travail productif au sens capitaliste, le travail qui produit de la plus-value. Il affirme que le grand mérite d'Adam Smith est d'avoir conçu définitivement le travail productif du point de vue capitaliste comme un " travail qui s'échange immédiatement contre du capital. " Du coup la définition du travail improductif s'impose : il s'agit d'un travail qui ne s'échange pas contre du capital, mais contre un revenu. Cette distinction entre travail productif et travail improductif n'est pas une question secondaire, une affaire de détail dans le tableau général de l'économie. Les mots " productif " et " improductif ", qui semblent désigner une appréciation neutre, objective, de l'analyse économique, sont en fait lourdement chargés de valeur et définissent les orientations générales de l'économie et, à travers elle, de l'activité humaine. Ainsi quand les physiocrates définissent comme seul travail productif le travail effectué dans le secteur agricole, ils définissent du même coup ce qui doit être la base de l'organisation sociale et ce qui est le " travail noble ". Il en va de même dans le mode de production capitaliste quand le travail productif est défini comme travail producteur de plus-value ; comme le note encore Marx, citant Malthus, " toute l'économie bourgeoise reste fondée sur cette distinction critique entre travail productif et improductif " .

Cette distinction entre le travail productif et le travail improductif implique l'oubli de l'origine matérielle du travail, de la nature de son produit, de sa détermination comme travail concret ; elle n'est déterminée que par les rapports sociaux de production dans lesquels s'effectue ce travail. Ainsi l'artiste de cabaret qui travaille pour son patron et lui rapporte de l'argent effectue un travail productif, alors que l'artisan plombier qui répare la baignoire de ce patron de cabaret effectue un travail improductif. En versant un salaire à son artiste, le patron de cabaret dispose en retour d'une force de travail qui produira de la plus-value ; À l'inverse le travail du plombier est échangé contre du revenu, il apparaît uniquement comme un coût. L'argent versé au plombier ne fonctionne pas comme capital, mais uniquement comme équivalent général.

Travail productif et travail improductif : analyse et norme

La définition du travail productif est tout à la fois analytique et normative. De catégorie économique, elle se transforme illico en catégorie éthique et politique. Adam Smith utilise cette distinction pour s'en prendre à " certaines personnes occupées aux plus hautes fonctions ", incluant le souverain, son administration et son armée, ainsi que les ecclésiastiques, clercs et juristes comme étant une fraction improductive de la population reçoit sa subsistance du labeur des autres. Le physiocrate Quesnay dénonce le caractère improductif du luxe qui crée une circulation d'argent sans accroissement des richesses. Avec toute la prudence nécessaire, le libéral Smith attaque les classes parasitaires qui lui semblent autant de freins au développement libre de l'économie réglée par la " main invisible " du marché. La manière dont Marx utilise cette définition est toute différente. Il s'agit tout à la fois de mettre à jour la rationalité propre au mode de production capitaliste, le lien entre les rapports sociaux et les catégories économiques dans lesquelles ils s'expriment ; mais dans le même temps, Marx dénonce l'aliénation de la vie que constituent ces rapports sociaux. Il construit non une nouvelle économique politique mais bien comme le dit Michel Henry une " philosophie de l'économie ". Les exemples choisis par Marx pour illustrer la différence entre travail productif et travail improductif ne sont pas innocents ; il oppose des travaux qui, dans leur détermination matérielle, apparaissent au sens commun comme productifs et qui, du point de vue capitaliste, sont improductifs, à des travaux qui dans leur détermination matérielle concrète apparaissent comme improductifs et sont productifs du point de vue capitaliste. Plus : il reproche à Smith de ne pas s'en tenir à sa position de départ, de réintroduire dans la définition du caractère productif du travail la détermination matérielle du travail et ainsi de rester en fait prisonnier des physiocrates. En effet, l'abstraction des déterminations naturelles du travail, la détermination sociale du travail et le caractère historique de la définition du travail productif apparaissent ainsi d'autant plus nettement. Marx fait remarquer que le même travail peut être dit productif si je l'achète en tant que capitaliste ou producteur pour le mettre en valeur, et improductif si je l'achète en tant que consommateur qui dépense un revenu " . C'est bien le caractère relatif aux rapports sociaux du travail productif qui est souligné ici et dans le même temps la séparation qu'implique ces rapports sociaux entre le but immédiat, subjectif, du travail et la transformation, la véritable inversion que réalisent les rapports capitalistes avec la transformation de la force de travail en marchandise. Or le fait que le capital emploie du travail non pour créer des produits, des valeurs d'usage, mais pour absorber du surtravail est considéré par Marx comme une " aberration " : c'est donc bien un jugement de valeur que porte Marx et ce jugement de valeur négatif porte en lui un jugement de valeur normatif implicite : le but du travail, c'est assurer la production de choses utiles pour la vie, le travail productif dans l'absolu serait le travail assurant aux meilleures conditions la production de valeurs d'usage et donc le renversement des rapports capitalistes signifierait que le caractère productif du travail retrouverait sa signification vitale première . D'ailleurs Marx définit lui-même l'expropriation des expropriateurs comme le rétablissement de la propriété individuelle sur la base des acquêts de l'ère capitaliste , ce qui signifie le rétablissement de la production en vue de la fabrication des valeurs d'usage, bref le retour à l'économique contre la chrématistique.

La distinction nette entre travail productif et travail improductif est donc à la fois analytique et normative. Elle est analytique en ce qu'elle expose sous un angle particulier le caractère fondamental de la production à une époque historique donnée et s'affirme comme catégorie scientifique. Mais d'un autre côté, cette distinction a un aspect normatif ; elle est un jugement sur cette époque historique et elle propose implicitement un modèle social et une norme pour cette activité fondamentale de l'individu qu'est le travail. Le physiocrate Quesnay défend le secteur de l'agriculture et s'oppose à la consommation improductive de l'État ; Smith défend la production de l'industrie pour le marché et s'oppose aux classes oisives et improductives héritées du passé. L'opposition travail productif - travail improductif est envisagée ici du point de vue de la rationalité économique. La position de Marx est différente : d'un côté il cherche à balayer toutes les confusions quant à la définition du travail productif en le réduisant au travail producteur de plus-value indépendamment de son utilité sociale en général, à exacerber le point de vue de l'économie bourgeoise, mais cette définition lui permet d'opposer le caractère capitaliste de ce type de travail productif à ce qui devrait être considéré comme un travail productif dans le cadre de rapports sociaux non " réifiés ", c'est-à-dire non capitalistes.

En première approche et si on réduit la position de Marx à celle d'un " économiste ", Marx ne fait donc que prolonger et préciser le point de vue classique de Smith et Ricardo. Mais il se situe sur un terrain qui n'est pas celui de l'économie politique, mais celui d'une philosophie de la praxis, d'une philosophie qui condamne l'économie comme l'aliénation des rapports humains; or, quelle meilleure illustration pourrait trouver de ce renversement des rapports humains que ces rapports de production qui font considérer comme productif un travail même inutile, même parfaitement nuisible moralement pourvu qu'il rapporte de l'argent pendant que des travaux utiles, vitaux sont considérés comme improductifs parce qu'ils n'entrent pas dans le circuit de la production de la plus-value. Marx prend au sérieux le mode de production capitaliste et se présente volontiers comme le continuateur de l'économie politique classique mais c'est pour mieux renverser l'ensemble en déplaçant d'un seul coup le terrain sur lequel s'élève l'économie politique classique, en dressant par exemple la figure du Stagyrite, dans l'opposition entre l'économique (utile à toute société humaine) et la chrématistique (nuisible). Ainsi on peut comprendre les différentes définitions du travail productif proposées par Marx. D'une part, le travail productif est, indépendamment des formes sociales historiques, l'activité fondamentale de l'homme, le rapport naturel qu'il entretient avec la nature et qui aboutit à la production de choses utiles, de valeurs d'usage, destinées soit à la consommation soit à fonctionner comme moyens de production. D'autre part, dans le mode de production capitaliste, le travail productif est le travail qui s'échange contre du capital. Cette double définition correspond exactement au double procès que recouvre la notion de travail. Le travail est d'abord un travail concret - Marx emploie aussi l'expression de " travail productif spécifique - un travail déterminé utilisant certains outils, certaines techniques, requérant une habileté donnée et donc un travail produisant une valeur d'usage, un travail qui est une nécessité éternelle. Sans ce travail concret, pas de production de valeur et donc pas de plus-value possible. Mais en même temps, le travail dans le mode de production capitaliste est un travail producteur de valeur, c'est-à-dire un travail réduit à sa propriété générale abstraite de " dépense de force vitale humaine ".

Certains économistes d'inspiration marxiste, comme Paul Baran, développent précisément cette double définition du travail productif pour lui donner explicitement son caractère normatif en affirmant qu'un travail improductif est un travail qui ne serait pas nécessaire dans une " société rationnellement organisée ". Reste à savoir ce qu'est une société " rationnellement organisée " et dans quelle mesure une telle notion est une notion opératoire. Si la critique marxienne de l'économie politique présuppose une prise de position philosophique et morale, elle ne donne pourtant aucune norme pour une société future, Marx se refusant à faire bouillir les marmites de l'avenir.

Le travail improductif

Nous avons procédé jusqu'ici comme si la définition du travail productif nous donnait, en creux, la définition du travail improductif. Or ce n'est pas complètement vrai, ou plus exactement les zones d'ombres de la notion de travail productif apparaissent dès qu'on s'attaque à la classification de ce qui est travail improductif. Du point de vue de la production de valeurs d'usage, la notion de travail improductif semble dénuée de sens ; un travail qui ne produit aucune chose utile peut-il être appelé travail ? Dans les premières sociétés humaines, les fonctions de pouvoir, de surveillance, de maintien de l'organisation sociale, la guerre, etc., ne sont pas des travaux. Elles ressortissent au sacré ou bien sont de l'ordre du privilège ; mais à aucun moment elles ne se situent dans l'ordre du travail ; l'ordre du travail, c'est le troisième ordre, le Tiers État. C'est bien pourquoi les premiers économistes de la révolution industrielle considèrent les classes nobiliaires, le clergé, l'appareil monarchique comme des classes parasitaires pratiquant une consommation improductive. L'opposition de la classe des producteurs (ouvriers et industriels) face aux classes improductives est également à la base de la pensée de Saint-Simon ou de celle de son disciple Auguste Comte. Chez Hegel, la " classe substantielle " et la " classe industrielle " ne s'opposent pas, mais se différencient de la " classe universelle " qui " s'occupe des intérêts généraux de la vie sociale " et doit pour cela être " dégagée du travail direct en vue des besoins " .

Inversement, à l'époque contemporaine, la distinction entre travail productif et travail improductif est complètement ignorée. Dans la manière même dont sont établis les grands indicateurs macro-économiques, cette distinction est abolie puisque le calcul du PNB ou de la PIB additionne la valeur ajoutée créée dans les secteurs de la production et la somme des salaires versés dans les secteurs improductifs. C'est ainsi que, pour reprendre l'exemple de J.K. Galbraith, un homme qui épouse sa domestique fait baisser la PIB, puisque le salaire qu'il lui versait avant le mariage était inclus dans le calcul du revenu national alors que les dépenses communes du ménage n'en font pas partie. Ces méthodes de calcul qui aboutissent à créer des indicateurs macro-économiques de plus en plus indépendants de la vie réelle des gens révèlent l'attitude générale de la pensée économique à l'égard du travail. Les théories marginalistes de la valeur née à la fin du siècle dernier ont largement dominé toute l'économie politique au XXe siècle. Ces théories, dont Nicolas Boukharine a fait une critique virulente dans son " Économie politique du rentier " , sont construites d'abord sur le rejet de la théorie de la valeur-travail, théorie commune aux classiques (Smith, Ricardo) et à Marx. La théorie de la valeur-travail est rejetée comme " métaphysique " en ce qu'elle cherche une substance de la valeur. Et de fait, le  Capital n'est pas un livre d'économie au sens où on l'entend aujourd'hui ; les premières sections en particulier sont entièrement dominées par la grande figure d'Aristote - en qui Marx voit une " source toujours vive " - et toute l'analyse de la marchandise est menée explicitement dans les catégories de sa métaphysique. Mais ce recours à la métaphysique a une fonction très précise puisqu'il s'agit de montrer à partir de catégories philosophiques comme s'opère cette abstraction de la vie et cette substitution à la vie de son équivalent idéel qu'est l'économie. En tant qu'elle montre que le capital est n'est pas autre chose que l'aliénation de la force vitale du travail, la critique marxienne tire jusqu'à ses extrêmes conséquences ce qui est contenu dans la loi de la valeur et du même coup marque la fin de l'économie politique classique. Après Marx, l'économie politique se transforme en économie - sans adjectif - et renonce à toute recherche des fondements pour se développer dans un esprit plutôt positiviste. Ainsi, dans les théories marginalistes ou néoclassiques, la valeur n'a plus aucune portée, elle ne se différencie plus des prix qui se constatent dans la sphère de la circulation. La distinction entre salaire et profit n'a plus lieu d'être ; l'un et l'autre sont rangés sous la catégorie de revenu et dans l'organisation des grandes entreprises, le patron lui-même apparaît comme salarié, le profit étant reversé en partie sous cette forme.

Cette véritable mise à plat des catégories de l'économie politique , dont les fonctions apologétiques et le caractère idéologique sont masqués derrière un appareil mathématique aussi lourd qu'inefficace - et dont les prévisions prétendument scientifiques sont démenties par les faits avec une belle régularité - aboutit à un découplage plus évident que jamais entre l'économie et l'activité vitale des individus, des subjectivités que nous sommes et qui constituent la chair et le sang de ce théâtre d'ombres qui domine l'actualité, non seulement telle qu'elle est vue et représentée dans les " superstructures idéologiques ", mais aussi telle qu'elle est vécue et ressentie. C'est ainsi que tout salarié est considéré comme un travailleur productif au motif qu'il est salarié et que, du même coup, tout travailleur productif est assimilé à un échangeur de services ; or un mercenaire, tout salarié qu'il soit, peut difficilement passer pour un travailleur productif (bien que dans l'économétrie moderne sa solde entre dans le calcul de la richesse nationale) tandis qu'un travailleur salarié ne vend pas, et pas plus aujourd'hui qu'hier, ses services mais bien sa force de travail.

Si la critique de cette économie est assez évidente - et sur ce point les classiques, tout comme Marx, semblent avoir dit des choses définitives – il reste que la complication ou plutôt la complexification du procès de production rend parfois la séparation entre travail productif et travail improductif plus difficile, car " c'est non pas le travailleur individuel mais une force de travail socialement coordonnée qui devient l'agent réel du processus de travail dans son ensemble " . De ce fait on range sous la catégorie de travail productif toutes les forces de travail qui concourent à ce processus, du simple ouvrier manuel, à l'ingénieur, au technicien et au surveillant. Le problème d'ailleurs se complique avec le développement des trusts, des très grandes entreprises, des multinationales, etc. Ainsi Marx montrait que, précisément parce que le capitalisme ne commence historiquement qu'avec la réunion d'un grand nombre d'ouvriers sous le même capital, la fonction de direction, de surveillance et de médiation devient la fonction du capital, c'est-à-dire la fonction du capital personnifié qu'est le capitaliste. Or cette fonction a une double face puisqu'elle est à la fois nécessaire " éternellement " en tant que moyen d'organiser un travail coopératif (Marx la compare à la fonction du chef d'orchestre) et, en même temps, comme moyen d'organiser l'extraction du maximum de plus-value ce qui lui donne sa forme despotique. Or cette fonction dans les entreprises modernes n'incombe pas à un personnage, ni à une petite poignée d'hommes mais à un énorme appareil administratif composé de salariés de toutes catégories et qui bien souvent remplissent des tâches uniquement consacrées à l'organisation du travail coopératif.

De proche en proche, toute forme de travail deviendrait ainsi travail productif et donc l'idée d'un travail improductif perdrait toute pertinence. Or si la considération du processus de travail dans son ensemble est un point de vue indispensable, l'extension de cette considération à l'ensemble de l'organisation sociale est une extension abusive. En effet, la société dans son ensemble ne fonctionne pas comme un procès de travail global. Ce qui est vrai à l'intérieur d'une entreprise (la socialisation croissante du procès de travail) n'est plus vrai à l'échelle de la société dans son ensemble justement parce que le caractère social global du procès de travail n'apparaît que sous l'enveloppe de l'échange marchand. Prenons l'exemple de la place des sciences dans le procès de production ; Habermas affirme que " les sciences représentent maintenant la force productive la plus importante " . par cette affirmation, il rejoint Marcuse et les théoriciens du mouvement antiautoritaire des années 1968. Ernest Mandel dans son Traité d'économie marxiste défend également une telle position. Malheureusement, cette affirmation qui est au coeur de la pensée de Habermas est dénuée de fondement. Car les sciences en tant que telles ne sont en aucune façon une  force productive ; elles sont incorporées dans le procès de production, mais elles n'y produiront pas une once de plus-value. Ceux qui produiront de la plus-value, ce sont l'ingénieur et le chercheur du secteur " RD " qui interviennent en tant que fraction du collectif de travail. Leur savoir scientifique et technique fait partie de leur puissance de travail, et du reste, le patron le paye puisque, selon la théorie marxienne, la valeur de la force de travail inclut les frais de formation de cette force de travail, frais d'autant plus importants que le travail à accomplir est un travail complexe. Les sciences contemporaines sont d'autant plus faciles à incorporer dans le procès de production que, comme le fait encore remarquer Habermas, elles "se déploient dans un système de références méthodologiques qui reflète la perspective transcendantale d'une possibilité de disposer techniquement des choses. C'est pourquoi les sciences modernes engendrent un savoir qui, dans sa forme même est un savoir techniquement utilisable". Dans le même temps, une part importante de l'activité de recherche scientifique reste en dehors du circuit de la production capitaliste ; la science fondamentale pour la plus grande partie mais une part importante des recherches appliquées, reste financée par l'Etat et apparaît ainsi du point de vue capitaliste comme une dépense improductive, quoique nécessaire au même titre que le gouvernement, la police ou le denier du culte. L'intégration des "classes intellectuelles" au prolétariat productif au sens marxien ne va donc pas de soi...

Il apparaît donc que du point de vue de l'analyse du procès de production capitaliste la distinction entre travail productif et travail improductif reste une distinction pertinente. Dans le même temps la contradiction entre le caractère productif du travail du point de vue capitaliste et la " productivité spécifique " des travaux concrets, c'est-à-dire des travaux producteurs de valeurs d'usage, de richesses utiles, se développe et s'exacerbe. Si, selon Marx, le travail est d'abord un rapport entre l'homme et la terre, un rapport qui ne cesse pas même dans les formes de production les plus développées, l'accroissement sans frein de la productivité du travail conduit aujourd'hui à la destruction de cette terre où l'homme trouve les premiers moyens de production.

En conclusion

Nous avions cherché un point de départ à partir duquel il serait possible de définir sans ambiguïté les termes de travail productif et de travail improductif. Avant cette opposition, et la fondant, nous avons posé le principe que le travail n'est pas seulement une nécessité extérieure mais bien une affirmation normale de la vie. Mais en tant qu'affirmation de la vie le travail a donc un but : assurer la production et la reproduction de la vie des individus ; il est bien l'expression de cette " téléologie vitale " dont parle Michel Henry. L'opposition travail productif - travail improductif se définit donc d'abord par rapport à cette téléologie vitale. Mais avec l'échange marchand d'abord - c'est-à-dire l'opposition du travail concret et du travail abstrait - puis avec la production capitaliste - la recherche de l'argent pour l'argent, la chrématistique aristotélicienne - la téléologie vitale est inversée et du même coup l'opposition travail productif - travail improductif change de sens. C'est précisément ce changement de sens lié à l'inversion de l'orientation du travail qui explique tout à la fois la multiplicité des interprétations des termes " travail productif ", " travail improductif ". Deux attitudes sont également impuissantes : la première consiste à se placer d'un point de vue extérieur au mode de production et à juger exclusivement par rapport à l'utilité, à proposer des normes en dehors des développements historiques réels. Ainsi les dénonciations d'un travail orienté vers les faux besoins, les dénonciations de l'argent, etc., qui sont autant d'imprécations qui accompagnent dans le dévier d'un pouce le cours de l'accumulation du capital. La deuxième attitude consiste à faire siennes les valeurs implicites des rapports capitalistes. Est productif, tout ce qui concourt à la reproduction élargie du capital assimilé à la richesse sociale. Cette attitude dans une première phase de l'histoire de l'économie politique a contribué à mettre à jour les mécanismes fondamentaux, mais elle est devenue pure apologie dès le déclin de l'école classique.

Dans ces deux attitudes, les " réalistes " s'opposent toujours au " idéalistes ", les " gestionnaires " aux " rêveurs ". Mais cette opposition est purement formelle, parce que les deux points de vue sacralisent d'une certaine manière leur objet, l'économie. En effet, l'opposition travail productif - travail improductif ne se déploie qu'à partir du moment où le travail dans sa productivité spécifique, concrète, " naturelle " pourrait-on dire est opposé au travail abstrait, pure incorporation de la force naturelle dans la marchandise. Les difficultés apparentes, les paradoxes que soulèvent la notion de travail productif et, par contrecoup, la définition d'un travail improductif, paradoxes que Marx se plaît à développer, conduisent à mettre en cause l'économie comme réalité homogène, a fortiori comme réalité fondatrice. C'est précisément cette mise en cause qui constitue l'apport fondamental de Marx ; les paradoxes du travail productif, ceux qui font apparaître le travail du plombier ou du médecin comme improductif et celui de la chanteuse de cabaret comme productif, ces paradoxes donc révèlent bien que l'économie naît comme système de représentation et aliénation de la vie et qu'inversement la réalité, la réalité de la vie des gens n'a rien d'économique.

Ecrit par dcollin le Vendredi 25 Mars 2005, 21:09 dans "Marx, Marxisme" Lu 12910 fois. Version imprimable

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