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Le conseillisme, une démocratie radicale

Le communisme historique du XXe siècle a laissé l’image du système le plus antidémocratique que l’on puisse imaginer. Le parti omniscient et tout-puissant gouvernait prétendument au nom de la classe ouvrière et du peuple tout entier. Et à l’intérieur du parti, c’est l’appareil qui concentrait tous les pouvoirs, appareil lui-même au service du secrétaire général. Il est pourtant une autre tradition communiste, largement oubliée aujourd’hui qui, tout au long du siècle passé a défendu l’idéal du « communisme des conseils », c’est-à-dire d’un communisme radicalement démocratique, hostile à la bureaucratie de l’État, des syndicats et des partis, défenseur de l’autonomie des organisations collectives de base.

 

Ce « communisme des conseils » se trouve dans les écrits de certains théoriciens marxistes, chez Rosa Luxemburg, dans la gauche communiste hollandaise et allemande (Pannekoek, Gorter). Il renvoie à une expérience historique : la Commune de Paris de 1871, les soviets en Russie en 1905 et 1917, les « Räte » en Allemagne, en Hongrie en 1956 ou encore dans les mouvements sociaux des années 1968.

Le fond commun à toutes les formes de conseillisme est la critique de la démocratie représentative. Comme Rousseau l’affirmait déjà, la volonté ne saurait être représentée. Je peux demander à quelqu’un d’agir conformément à mes ordres mais je ne peux lui demander de vouloir à ma place. La démocratie représentative ne serait pas une démocratie mais une forme déguisée de l’oligarchie. Ainsi que l’écrivait Anton Pannekeok, « Le parlementarisme est la forme typique de la lutte par le moyen des chefs où les masses elles-mêmes jouent un rôle secondaire. Sa pratique consiste dans le fait que des députés, des personnalités particulières, mènent la lutte essentielle. Ils doivent, par conséquent, éveiller dans les masses l’illusion que d’autres peuvent mener la lutte pour eux. » La véritable émancipation politique consiste à agir par soi-même et non à s’en remettre à autrui. C’est pourquoi les conseillistes privilégient l’action directe, comme la grève et la manifestation et dénoncent la lutte parlementaire comme une illusion ou, pire encore, une pure tromperie. C’est contre le KAPD (le parti communiste des travailleurs d’Allemagne, une scission du KPD au début des années 1920) que Lénine écrit sa brochure restée célèbre, au moins par son titre, Le gauchisme, maladie infantile du communisme.

Les conseillistes sont également très méfiants à l’égard des syndicats. Selon Pannekoek : « Le système des conseils, par son développement propre, est capable de déraciner et de faire disparaître non seulement la bureaucratie étatique, mais aussi la bureaucratie syndicale, de former non seulement les nouveaux organes politiques du prolétariat contre le capitalisme, mais aussi les bases des nouveaux syndicats. Au cours des discussions dans le Parti, en Allemagne, on s’est moqué de ce qu’une forme d’organisation puisse être révolutionnaire, sous prétexte que tout dépendait seulement de la conscience révolutionnaire des hommes, des adhérents. Mais si le contenu essentiel de la révolution consiste en ce que les masses prennent elles-mêmes en main la direction de leurs propres affaires, la direction de la société et de la production – il s’ensuit que toute forme d’organisation qui ne permet pas aux masses de dominer et de diriger elles-mêmes est contre-révolutionnaire et nuisible ; pour cette raison elle doit être remplacée par une autre forme organisationnelle qui est révolutionnaire (du fait qu’elle permet aux ouvriers eux-mêmes de décider activement de tout. » (in Hermann Gorter, Lettre ouverte au camarade Lénine)

Les conseils, quel que soit le nom qu’on leur donne, présentent encore un avantage énorme aux yeux de leurs partisans. En déplaçant la politique sur le terrain même de la vie professionnelle, ils substituent aux individus atomisés de la démocratie bourgeoise les formes communautaires nées de l’organisation même du travail. En partant de l’action directe sur le lieu de travail, les conseils et les autres organisations spontanées (par exemple une simple assemblée générale) remettent en cause la discipline de l’usine, c’est-à-dire tous les mécanismes de soumission du travail au capital. En ce sens, ils sont profondément révolutionnaires puisqu’ils ne s’attaquent pas qu’à la superstructure politique mais aux rapports sociaux de production eux-mêmes. Les « communistes de gauche » voyaient, au contraire, dans la confiscation de la révolution russe par l’appareil d’État, le retour aux rapports sociaux capitalistes – même si le rôle du capitaliste était joué par la caste étatique dirigeante.

Le courant conseilliste n’est pas un courant utopiste ; il fait fond sur les leçons de l’expérience historique. Le grand parti discipliné appuyé sur de puissants syndicats est devenu foncièrement conservateur quand la situation s’est tendue. Les dirigeants allemands de la SPD et ceux des syndicats se sont ralliés à l’union sacrée au moment de la guerre et ils se sont violemment opposés au mouvement révolutionnaire de 1918-1919. C’est au contraire l’action spontanée de la « base », notamment celle des jeunes ouvriers et des soldats, qui a été l’âme du mouvement spartakiste dont les héros furent Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, assassinés par les « corps francs » avec l’accord des dirigeants sociaux-démocrates Ebert et Noske. Dans l’action et pour les besoins de l’action, les masses créent des organes révolutionnaires « ad hoc » ainsi qu’on l’avait déjà vu pendant les deux révolutions russes de 1905 et 1917. Sous contrôle permanent des militants en lutte, ces organes apparaissent comme les antidotes de la bureaucratie dont la SPD était le prototype. Organismes de la démocratie directe, les conseils ouvriers se retrouvent dans les grands mouvements sociaux. Loin d’être une armée disciplinée aux ordres de chefs omniscients, les ouvriers apparaissent comme le sujet révolutionnaire, celui dont la « conscience de classe » se forge dans la pratique.

Ici les idéologies importent assez peu. Les ouvriers catholiques polonais de Solidarnosc à la fin des années 1970 ne diffèrent guère des ouvriers communistes allemands de 1919. Hannah Arendt fait l’éloge de cette tradition révolutionnaire oubliée qui repose sur l’auto-organisation des citoyens contre les oligarchies politiques ou syndicales. Elle montre, en reprenant l’histoire des révolutions française et américaine, comment on trouvait déjà les embryons de ces conseils, soviets et Räte appelés à faire leur apparition dans toute révolution authentique des xixe et xxe siècles. Ils firent chaque fois leur apparition comme des organes issus spontanément du peuple, non seulement en dehors de tous les partis révolutionnaires mais encore de manière inattendue pour ces mêmes partis et leurs dirigeants. » (H. Arendt, De la révolution) C’est encore Cornélius Castoriadis qui montre le fil directeur entre la démocratie directe athénienne et les mouvements révolutionnaires modernes, à travers la recherche de l’autonomie, contre toute organisation hétéronome de la société.

Cependant, le pouvoir des travailleurs n’a jamais réussi de manière durable à se stabiliser. Dans les périodes « chaudes », dans les phases révolutionnaires, effectivement existent des formes de « pouvoir ouvrier », plus ou moins développées, mais dès que la situation redevient « normale », c’est-à-dire dès que les ouvriers retournent au travail, ces formes disparaissent ou se vident de toute substance. L’expérience montre qu’une telle organisation politique conduit rapidement soit au chaos soit à la reconstruction d’une bureaucratie pyramidale parfaitement adaptée pour faire passer la dictature d’une minorité bien organisée pour la plus pure « démocratie directe ». L’explication de la dégénérescence et de la bureaucratisation de l’Union Soviétique par l’absence de démocratie directe est donc une explication faible. Au contraire, c’est, paradoxalement, la réalisation du mot d’ordre « tout le pouvoir aux Soviets » qui a engendré « tout le pouvoir au Parti » et ensuite « tout le pouvoir à l’appareil du Parti » pour se terminer dans « tout le pouvoir au Secrétaire Général ». Dans la vision anarchiste classique, les comités de base ou les « communes » sont fédérés très lâchement, mais restent indépendants en tout état de cause puisque l’État a disparu. Mais si on maintient un État, les comités de base (par exemple les soviets russes) doivent être coordonnés et centralisés. Donc les conseils d’usine ou de quartier se coordonnent en élisant des délégués à un conseil de ville et ceux-ci à un conseil de province et ainsi de suite jusqu’au « conseil central des soviets » et ainsi la soi-disant démocratie directe s’est transformée en démocratie à quatre ou cinq degrés de suffrage – nous trouvons l’élection du Sénat au suffrage indirect peu démocratique, alors que penser du système des conseils ou des soviets ? Ce système est en outre facile à manipuler : seuls franchiront tous les degrés du pouvoir politique les militants des partis bien organisés. Et la démocratie directe se transforme en « partitocratie » c’est-à-dire en pouvoir des appareils partisans : comme souvent, Rousseau voyait clairement le problème. La démocratie directe exige que les individus ne puissent pas se grouper en factions ou en partis. Il faut que les individus isolés délibèrent dans le silence des passions.

Cette conclusion semble pessimiste quant à la possibilité d’une démocratie radicale. Les tentatives de combinaison des organisations de base et de la démocratie représentative n’ont guère été très heureuses. L’organisation spontanée ne résiste jamais à son institutionnalisation. Et pourtant, la démocratie représentative elle-même tend naturellement à se fossiliser en une sorte d’oligarchie bien camouflée. Et, comme le pensait Machiavel, il n’est guère que les « tumultes » populaires qui puissent éviter cette dégénérescence.

Ecrit par dcollin le Jeudi 9 Juillet 2015, 09:14 dans "Marx, Marxisme" Lu 2037 fois. Version imprimable

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