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Comprendre la crise avec Marx

Par Denis Collin • Marx, Marxisme • Dimanche 19/02/2012 • 0 commentaires  • Lu 80 fois • Version imprimable

Depuis 2007, c’est-à-dire depuis cinq ans, on ne parle que de la crise. D’abord la crise des « subprimes » aux USA qui a finit par contaminer l’ensemble du système financier mondial, ensuite le sauvetage des banques par les États, pour finir par la crise des dettes publiques, notamment dans les principaux pays européens – qui sont tous logés à la même enseigne même s’ils ne sont pas traités de la même façon suivant qu’ils appartiennent aux « PIGS » (élégant acronyme employé ad nauseam par la presse allemande) ou qu’ils appartiennent à la race des seigneurs (les belles bêtes blondes dont parlait Nietzsche). Je vais non pas donner une analyse détaillée de la situation actuelle, ni asséner des tonnes de chiffres dont on du mal à évaluer la signification réelle. Je pars d’un postulat que je vais essayer de prouver : la crise actuelle n’est pas une crise de la dette, ni une crise liée à l’avidité sans fin des financiers, mais une crise de l’accumulation du capital, c’est-à-dire une crise du mode de production capitaliste lui-même. C’est dans « la salle des machines » que se jouent le drame ! Citons la note de perspective de l’OCDE de septembre 2011 : «L’activité mondiale est proche de la stagnation»; «Le commerce mondial s’est contracté, les déséquilibres mondiaux persistent»; « Sur le marché du travail, les améliorations sont de moins en moins perceptibles»; «La confiance s’est dégradée», etc. A la suite des projections d’Eurostat à la mi-novembre d’une contraction économique de l’UE, à laquelle même l’Allemagne ne fait pas exception, la toute dernière note de l’OCDE (28 novembre 2011) fait état d’une «détérioration considérable» avec une croissance pour l’ensemble de l’OCDE de 1,6% et de 3,4% pour l’économie mondiale. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que depuis 3 décennies s’est opérée une gigantesque accumulation du capital, principalement dans les pays émergeants (Chine, Inde, Brésil pour citer les principaux) dont le moteur a été le recours à un endettement massif. Pour que cette accumulation se poursuive, il faudrait que la production de biens et de services marchands procure les profits suffisants. Or cette accumulation a entraîné une érosion massive du profit capitaliste « normal » que le recours à toutes sortes de subterfuges dont je vais parler a permis de masquer partiellement. Mais comme les montages à Madoff (chaînes de Ponzi), vient un moment où il faut passer à la caisse.

 

Les crises cycliques

Quand on parle de crise, il faut savoir de quoi l’on parle et ne pas tout mélanger. Marx consacre une partie importante de son travail à l’analyse des crises cycliques.

Essayons d’en donner un aperçu qui sera utile par la suite. La formule de la circulation des marchandises (M-A-M) recèle en elle-même la possibilité formelle des crises. Le producteur n’est jamais certain que son produit trouvera preneur. Le désajustement entre production et consommation peut interrompre le cycle de reproduction du capital et ouvrir la voie à une crise qui atteint tous les secteurs. Mais possibilité formelle ne veut pas encore dire possibilité réelle et encore moins nécessité. Marx n’est pas le premier à s’interroger sur ces crises très paradoxales du mode de production capitaliste qui voient d’un seul coup la misère s’installer non parce qu’il y aurait pénurie mais au contraire à cause de l’abondance ! Les économistes ont tous remarqué ces crises périodiques qui affectent profondément la marche des affaires, y cherchant des explications plus ou moins exogènes : par exemple, Jevons les liait même aux cycles de l’activité solaire.

Les théoriciens libéraux purs et durs les font découler, le plus souvent, des « rigidités » du marché : si la concurrence était libre et non faussée – par exemple, par les lois sociales qui entravent le libre marché du travail – les crises devraient disparaître, le marché ajustant automatiquement l’offre et la demande. D’où les revendications incessantes au sujet de la flexibilité et des « charges salariales ». À l’inverse, les keynésiens défendent l’intervention de l’État comme instrument de régulation anticrise. La stimulation de la demande doit permettre de lisse la courbe du cycle des affaires et l’intervention de l’État doit être, selon les keynésiens, contracyclique : en période de récession, le déficit public permet de relancer l’économie par la demande (par exemple par des grands travaux) et en période de croissance soutenue, l’État doit se désendetter en profitant des gains de la prospérité économique. Ces deux types d’analyses ont un point commun : la cause de la crise ne doit pas être cherchée dans la structure des rapports de production (c’est-à-dire aussi dans la « salle des machines ») mais seulement dans les désajustements du marché.

Marx soutient une analyse dont les spécificités peuvent être résumées en deux thèses.

En premier lieu, les crises périodiques de surproduction sont intimement liées aux lois de l’accumulation du capital et, de ce point de vue, elles sont nécessaires – nécessaires parce qu’elles découlent de ces lois et nécessaires parce qu’elles jouent un rôle dans le développement même de cette accumulation. Autrement dit les crises sont « nécessaires » en ce qu’elles découlent des lois structurelles du mode de production capitaliste et de la tendance permanente à la surproduction de capital constant (moyens de production). Donc les techniques « anticrises » ne peuvent que différer la crise, en masquer les effets les plus patents, mais nullement les supprimer. Pendant le « capitalisme des trente glorieuses », les crises cycliques de surproduction ont été masquées en simples ralentissements de la croissance – sauf aux États-Unis. Mais 1973-1974 a marqué le grand retour de la crise.

Deuxième idée clé : ces crises ne sont pas, ou du moins pas principalement, des crises de surproduction de marchandises destinées à être consommées (ce ne sont pas des crises de sous-consommation) mais des crises de surproduction du capital : la crise survient parce qu’il y a trop de capitaux qui ne trouvent pas à se mettre en œuvre au taux moyen de profit de la période antérieure. Le chômage de masse qui frappe en période de crise ne fait qu’exprimer la tendance endémique du capital à produire une surpopulation ouvrière, « l’armée industrielle de réserve », qui s’étend maintenant au monde entier. La crise permet aussi de « nettoyer » la place en dévalorisant massivement les capitaux (exemple : entreprises en vente pour 1€, effondrement de la capitalisation : Dexia vaut 600 millions et elle annonce 19 milliards de pertes…).

De cela découle que, pour Marx au moins, l’idée de combattre la récession et le chômage par la relance de la consommation aurait été jugée comme une gaminerie. Les ouvriers ont un droit imprescriptible à lutter pour des augmentations de salaires mais ce n’est pas un moyen pour relancer la consommation et stabiliser le capitalisme ! Au contraire, on peut considérer que la résistance des ouvriers dans le début des années 70, imposant souvent une sorte d’échelle mobile des salaires, a été un des facteurs décisifs de la grande crise de 73-74 qui signe l’arrêt de mort du capitalisme des trente glorieuses. Pour la gauche réformiste keynésienne (y compris ses variantes dans la « gauche de gauche »), c’est une vérité désagréable à entendre, mais on n’y peut guère échapper si on persiste à croire que Marx nous aide à comprendre le monde dans lequel nous vivons.

Dans Le Capital, Marx veut expliquer le mouvement saccadé de la production.

« Si ce régime dote le capital social d'une force d'expansion soudaine, d'une élasticité merveilleuse, c'est que, sous l'aiguillon de chances favorables, le crédit fait affluer à la production des masses extraordinaires de la richesse sociale croissante, de nouveaux capitaux dont les possesseurs, impatients de les faire valoir, guettent sans cesse le moment opportun ; c'est, d'un autre côté, que les ressorts techniques de la grande industrie permettent, et de convertir soudainement en moyens de production supplémentaires un énorme surcroît de produits, et de transporter plus rapidement les marchandises d'un coin du monde à l'autre. Si le bas prix de ces marchandises leur fait d'abord ouvrir de nouveaux débouchés et dilate les anciens, leur surabondance vient peu à peu resserrer le marché général jusqu'au point où elles en sont brusquement rejetées. Les vicissitudes commerciales arrivent ainsi à se combiner avec les mouvements alternatifs du capital social qui, dans le cours de son accumulation, tantôt subit des révolutions dans sa composition, tantôt s'accroît sur la base technique une fois acquise. Toutes ces influences concourent à provoquer des expansions et des contractions soudaines de l'échelle de la production. » (Capital, livre I, chap. VII)

La recherche de « gains de productivité » permet théoriquement d’empocher un surprofit : la firme qui possède une avance technologique par exemple peut vendre ses produits à un prix de marché nettement supérieur au temps de travail social effectivement utilisé dans la production. Mais ces surprofits ne peuvent être que temporaires et entraînent, à la longue, la baisse générale de la valeur des marchandises, dans la mesure où les innovations techniques deviennent accessibles à tous les producteurs.

Le mode de production capitaliste produit ainsi paradoxalement à la fois une augmentation de la population ouvrière, parce qu’il prend pied dans tous les secteurs délaissés par la petite production indépendante et y remplace les rapports de production plus archaïque, et produit en même temps une surpopulation relative (et parfois absolue) puisqu’il faut de moins en moins d’ouvriers pour mettre en œuvre le même capital.

« L'expansion de la production par des mouvements saccadés est la cause première de sa contraction subite ; celle-ci, il est vrai, provoque à son tour celle-là, mais l'expansion exorbitante de la production, qui forme le point de départ, serait-elle possible sans une armée de réserve aux ordres du capital, sans un surcroît de travailleurs indépendant de l'accroissement naturel de la population ? Ce surcroît s'obtient à l'aide d'un procédé bien simple et qui tous les jours jette des ouvriers sur le pavé, à savoir l'application de méthodes qui, rendant le travail plus productif, en diminuent la demande. La conversion, toujours renouvelée, d'une partie de la classe ouvrière en autant de bras à demi occupés ou tout à fait désœuvrés, imprime donc au mouvement de l'industrie moderne sa forme typique. »

On remarquera que, pour Marx, les crises n’ont pas une seule cause : elles sont le résultat de la combinaison de plusieurs facteurs : mouvements commerciaux, afflux de crédit et transformations dans la production. Mais en dernière analyse, c’est au niveau des rapports de production qu’elles se jouent. Ces crises procèdent d’une nécessité analogue à celle des lois de la nature : « Comme les corps célestes une fois lancés dans leurs orbes les décrivent pour un temps indéfini, de même la production sociale une fois jetée dans ce mouvement alternatif d'expansion et de contraction le répète par une nécessité mécanique. Les effets deviennent causes à leur tour, et des péripéties, d'abord irrégulières et en apparence accidentelles, affectent de plus en plus la forme d'une périodicité normale. »

La crise entraîne une dévalorisation massive du capital. Jetant des millions d’ouvriers à la rue, elle permet de peser sur les salaires. Éliminant les « canards boiteux », elle jette en même temps les bases d’une nouvelle phase d’expansion ... jusqu’à ce que survienne une nouvelle crise. La crise fait donc partie du fonctionnement « normal » du mode de production capitaliste. Elle est une conséquence du développement du caractère contradictoire de la production capitaliste, mais, en même temps, elle procède aux destructions nécessaires à la reprise du cycle d’accumulation du capital.

Examinons plus en détail l’argumentation « marxiste » vulgaire qui réduit la crise de surproduction à une crise de sous-consommation dont on pourrait sortir par une relance de la consommation populaire. Le capitaliste accapare le travail gratis, mais il ne peut le faire qu’à la condition que les marchandises produites soient vendues (en gros à leur valeur) sur un marché. Supposons une société composée uniquement d’ouvriers et de capitalistes. Les ouvriers consomment une partie des marchandises produites – la part correspondant à la valeur totale des salaires. Mais qui achète donc les marchandises correspondant au travail gratis ? Les marchandises produites dans le secteur des biens de production sont achetées par les capitalistes eux-mêmes – pour remplacer le capital constant usé dans le procès de production. Les biens de consommation correspondant au salaire des ouvriers sont achetés par les ouvriers. Mais comment est donc réalisée la plus-value ? Pour une part, la plus-value est utilisée pour acheter de nouvelles machines, construire de nouvelles usines, elle est reconvertie en capital additionnel. À quoi il faut ajouter la consommation des capitalistes eux-mêmes, qui, même s’ils ne suivent pas l’austère éthique protestante, ne peuvent consommer toute la production. Un tel système produit donc toujours plus de marchandises (puisqu’il augmente d’ailleurs ses capacités productives à chaque cycle) et, en même temps produit un marché de plus en plus restreint, puisque la part des salaires dans l’ensemble du capital investi tend à se réduire. Pour réaliser la valeur des marchandises, et donc empocher la plus-value, les capitalistes doivent vendre leurs produits dans les secteurs non capitalistes. Mais, avec le développement du commerce mondial se développe aussi la production capitaliste et la « crise finale » surviendra le jour où les capitalistes ne trouveront plus un seul secteur non capitaliste pour réaliser la valeur de leurs marchandises. On pourrait aussi imaginer que les capitalistes paient mieux leurs ouvriers pour leur permettre d’acheter la consommation additionnelle, mais alors c’est le profit qui serait raboté et on ne voit pas pourquoi quelqu'un investirait dans la production capitaliste pour n’en rien retirer. Donc à terme ni la consommation ouvrière ni celle des secteurs non capitalistes ne permet de réaliser la valeur produite. D’où la crise finale.

Cette explication, pour simple et efficace qu’elle soit, présente de nombreux défauts. Le principal est celui-ci : ce mécanisme permet bien d’expliquer les crises de surproduction, mais il n’explique pas du tout les phases d’expansion ! Si la surproduction s’explique par la sous-consommation des masses, alors, comme celle-ci est permanente, et donc la première crise aurait dû être la dernière. Il en va de même, les théories qui font reposer les crises sur la disproportion croissante entre la production du secteur des biens de production et la production dans le secteur des biens de consommation. La sous-consommation comme la disproportion, si elles sont bien les formes sous lesquelles se manifestent les crises n’en sont pas les causes et pour comprendre celles-ci, c’est à la dynamique d’ensemble du capital qu’il faut s’attacher.

Poursuivons. Une des explications les plus couramment développées des crises qui frappent régulièrement le capitalisme aujourd’hui consiste à dénoncer « l’économie-casino ». La crise née avec la crise consécutive à l’effondrement des bourses en Asie du Sud-est en août 1997, la crise de l’éclatement de la « bulle internet » à partir du 2e semestre 2000, la crise des « subprimes » en 2007-2008, la crise de la dette aujourd’hui seraient autant de crises nées de la spéculation, d’un capitalisme malsain, qu’on opposerait au capitalisme sain, celui qui s’occupe de produire de la plus-value sur la base d’une activité réelle. Mais cette explication en vogue à droite et à gauche, n’est pas meilleure que les précédentes.

La spéculation, le « boursicotage » sous toutes ses formes, sont étroitement liés au développement du mode de production capitaliste et ce depuis l’origine. Le « commerce au loin » en avait jeté les premières bases à l’échelle internationale. Qui prend la peine de lire ou de relire Balzac y verra quelle place la spéculation tenait dans les préoccupations des classes oisives du 19e siècle. On peut lire aussi L’argent de Zola, bonne description d’une crise spéculative. Les « tondeurs de coupon » de la fin du siècle dernier ou des débuts de ce siècle étaient légions, jusqu’à ce que la révolution d’Octobre, en refusant d’honorer l’emprunt russe, organise la première euthanasie massive des rentiers.

J.K. Galbraith a raconté avec talent comment la spéculation la plus échevelée se trouva à l’origine directe de la crise de 1929. Et cette histoire est hautement instructive car elle semble parfois être le récit des années 80/90, le dénouement compris. L’affaire des terrains de Floride, que Galbraith prend comme point de départ, était un bon exemple du système purement spéculatif qui devait se développer jusqu’au célèbre krach.

L’analogie entre l’histoire racontée par Galbraith et la période actuelle peut être poussée assez loin. Toutes les opérations de rachat par « effet levier » s’inscrivent complètement dans ces méthodes testées avec le succès que l’on sait sans les années 20. Il s’agit de racheter une entreprise sans verser un seul centime. On paye le prix d’achat en la découpant « par appartements » et en puisant dans les profits de l’entreprise. Il y a certes des perdants : ce sont les salariés jetés aux rebuts dans la « restructuration ».

Il est cependant une différence notable entre le récit de Galbraith et le capitalisme financiarisé d’aujourd’hui : la fièvre spéculative apparaissait comme un état maladif du mode de production capitaliste que la crise venait purger. La spéculation financière aujourd’hui n’est plus ni passagère ni limitée à la couche supérieure du capitalisme, elle tend à devenir son mode de fonctionnement normal ; toute la production lui est soumise et n’existe plus que comme une variante des placements financiers possibles. Comme progressivement toutes les frontières prudentielles ont sauté, tout le monde peut spéculer. Les banques de dépôt sollicitent leurs clients, même les plus modestes pour qu’ils se lancent dans le grand jeu de la spéculation. Les hypermarchés vendent de l’assurance et des placements financiers. Et si vous voulez acheter une automobile vous vous apercevez bien que le vendeur n’est pas tant pressé de vous vendre son dernier modèle rutilant que de vous placer le crédit qui va avec. La libéralisation et la mondialisation qui se sont développées simultanément, se renforçant l’une l’autre, de la fin des années 70 jusqu’à aujourd’hui, ont été les moyens de cette expansion et de cette domination de la sphère financière sur l’ensemble de l’économie.

L’origine de cette transformation du fonctionnement du mode de production capitaliste peut être fixée à la fin des années 60 qui a vu les premiers signes de la crise du système monétaire international (SMI) issu des accords de Bretton Wood. En août 1971, Richard Nixon ouvrait une nouvelle période en déclarant le dollar inconvertible en or. Jusque là, la monnaie américaine fonctionnait comme monnaie internationale parce qu’elle était censée être « as good as gold » : une once d’or était représentée par 35 dollars. A partir de la déclaration Nixon, le dollar n’est plus qu’une « monnaie de papier » à cours forcé. La crise du SMI va ouvrir la voie à la spéculation financière avec la mise en place à la fin des années 70 du régime des changes flottants, avec la démonétisation de l’or et le développement des opérations sur les eurodollars, dollars détenus par les banques européennes, principalement anglaises ou soviétiques : l’Eurobank, filiale de la banque centrale de l’URSS va jouer un rôle central dans le développement de ce nouveau marché. Ces événements vont conduire les États à changer leur politique économique et à abandonner les principes de régulation qui marquaient la période antérieure. Paul Volcker, le directeur de la Federal Reserve Board américaine va impulser le tournant monétariste qui trouvera son expression politique dans les « Reaganomics » et dans la politique de Mrs Thatcher. Ce qui dominera ces politiques, mises en œuvre par les États les plus puissants ­qui ont donc montré, de ce point de vue, l’efficacité du politique sur l’économique ­ c’est la déréglementation financière : notamment, sont progressivement supprimés tous les cloisonnements existant entre les divers types d’établissements bancaires et financiers, cloisonnements qui avaient été mis en place après la crise de 1929 pour prévenir un nouveau krach.

Ensuite, du fait même de l’instabilité que créent le système des changes flottants et la déréglementation en cours, vont se multiplier les produits dérivés, notamment tous les produits qui permettent de se garantir contre les risques à terme. Enfin, et conformément aux dogmes monétaristes, la seule régulation subsistante, sera la régulation par la masse monétaire et par la politique des taux d’intérêt élevés. Ainsi, alors que la période précédente était marquée par des taux faibles et parfois même négatifs, la nouvelle période sera une période de taux réels élevés, atteignant 6% sur certaines périodes, ce qui, pratiquement, ne s’était jamais vu dans toute l’histoire du capitalisme. Le capital porteur d’intérêt saigne à blanc l’économie « réelle » tout entière.

En déréglant les conditions de fonctionnement du mode de production capitaliste, la phase monétariste/dérégulatrice qui s’ouvre à la fin des années 70 sape à la base l’édifice de la politique social-démocrate. L’idée que les intérêts des travailleurs et les intérêts des capitalistes puissent être réconciliés à long terme, dans un mode d’accumulation fondé sur le partage des gains de productivité, est désormais privée de toute base sérieuse. Pour comprendre ce qui est en cause, il faudrait revenir aux analyses de Marx.

La constitution d’un marché financier unifié à l’échelle du monde n’est pas mystérieuse. Elle correspond au développement du « capital fictif » dont les titres d’emprunt d’État constituent la forme la plus achevée. Le capital financier peut se diviser en deux catégories qu’on confond habituellement et qui, néanmoins, sont, quant à leur nature, radicalement différentes :

1. les emprunts à moyen et long terme qui financent des investissements productifs et dont l’intérêt qu’ils rapportent n’est au fond qu’un prélèvement sur la plus-value produite dans le procès de production.

2. le capital « fictif » qui est représenté par les créances échangeables contre des engagements futurs de trésorerie dont la valeur est entièrement dérivée de la capitalisation de revenu anticipé sans contrepartie directe en capital productif.

Suivons un moment le raisonnement de Marx. « La forme du capital productif d’intérêt fait que tout revenu monétaire déterminé et régulier semble être l’intérêt d’un capital, qu’il provienne ou non d’un capital. »(Capital, livre III, section V) Le « capital fictif » se fonde sur une opération intellectuelle rétrospective, qui suppose une inversion des moyens et des fins, opération propre au processus de production des représentations idéologiques. « Le revenu monétaire est d’abord transformé en intérêt, et, à partir de là, on trouve également le capital qui en est la source. » Marx se contente ici de décrire le fonctionnement concret du mode de production capitaliste. Ainsi le prix de vente d’un bien immobilier est-il calculé en considérant que ce bien est un capital portant intérêt, ce dernier étant représenté par le loyer. Mais ce processus a une conséquence importante : « toute somme de valeur apparaît comme capital, dès lors qu’elle n’est pas dépensée comme revenu ; elle apparaît comme somme principale par contraste avec l’intérêt possible ou réel qu’elle est à même de produire. »

L’exemple de la dette de l’État est particulièrement éclairant quant aux conséquences de ce processus : « L’État doit payer chaque année, à ses créanciers une certaine somme d’intérêts pour le capital emprunté. Dans ce cas le créancier ne peut pas résilier son prêt, mais il peut vendre sa créance, le titre qui lui en assure la propriété. Le capital lui-même a été consommé, dépensé par l’État. Il n’existe plus. » Ce que possède le créancier, c’est (1) un titre de propriété, (2) ce qui en découle, savoir un droit à un prélèvement annuel sur le produit des impôts, et (3) le droit de vendre ce titre. « Mais dans tous ces cas, le capital qui est censé produire un rejeton (intérêt), le versement de l’État, est un capital illusoire, fictif. C’est que la somme prêtée à l’État, non seulement n’existe plus, mais elle n’a jamais été destinée à être dépensée comme capital. » Pour le créancier, prêter de l’argent à l’État pour obtenir une part du produit de l’impôt ou prêter de l’argent à industriel moyen intérêt ou encore acheter des actions en vue de toucher des dividendes, ce sont des opérations équivalentes. « Mais le capital de la dette publique n’en est pas moins purement fictif, et le jour où les obligations deviennent invendables, c’en est fini même de l’apparence de ce capital. »

Mais la dette publique n’est pas la seule forme de capital fictif. Le « capital monétaire fictif » comprend toutes les variétés de titres monétaires portant intérêt dans la mesure où ils circulent à la Bourse ainsi que les actions. Il faut ajouter les multiples « nouveaux produits financiers » qui tous, sous une forme ou sous une autre, visent à « titriser » le crédit et à faire circuler les titres de créance comme du capital. Dans cette catégorie, on doit évidemment faire entrer les « produits à haut risque », tels les junk bonds, obligations d’un rapport élevé dans la mesure où elles sont assises sur des créances douteuses. Les « subprimes » à l’évidence faisaient partie de ces crédits « pourris ».

C’est la dynamique même du mode de production capitaliste, telle que Marx l’a analysée, qui tend à cette « financiarisation » de l’économie. Il ne s’agit donc pas d’un accident ou d’une mauvaise politique des managers capitalistes, mais d’une tendance lourde, immanente à ce rapport social qu’est le capital. Le parasitisme croissant de cette « économie politique du rentier » ainsi que l’effacement progressif de la distinction entre les affaires saines et les affaires frauduleuses sont les conséquences inéluctables de ces processus qui affectent les fondements mêmes de l’économie. Que les mafias aient joué un rôle central dans l’introduction du capitalisme en Europe de l’Est et en URSS, que l’on retrouve encore la mafia (en l’occurrence la camora) comme intermédiaire entre les entreprises industrielles allemandes ou italiennes du nord dans la crise des déchets à Naples, ce n’est pas simplement un trait contingent, un résultat de l’histoire spécifique de ces pays (la mafia est loin d’être spécialité sicilienne !), mais une des dimensions essentielles du capitalisme dans son ensemble. On pourra s’en convaincre, en prenant connaissance des revenus fabuleux du commerce de la drogue, et plus généralement de toutes les affaires illicites, lesquels revenus sont ensuite recyclés dans l’économie « saine ».

Le développement de la sphère financière tend à devenir incontrôlé. On peut s’en faire idée par les chiffres suivants, puisés aux meilleures sources et qui portent sur le montant des transactions financières et l’évolution des marchés financiers.

 

2002

2003

2004

2005

Marchés dérivés

693,1

874,3

1152,2

1406,9

Marché des changes

384,4

533,4

556,8

566,6

Marché financier

39,3

33,3

42,3

51,0

Le marché financier concerne les opérations de financement de l’activité des entreprises (emprunts auprès des banques, émission d’obligations, etc.). Le marché des changes concentre la spéculation sur les monnaies. Enfin le marché des produits dérivés qui a progressivement submergé toute la sphère financière est ce marché des options dont parle Galbraith à propos des terrains en Floride. On voit que les transactions qui concernent « l’économie réelle » ne représentent qu’une faible part des marchés financiers (guère plus de 2%) : lever des fonds pour construire une nouvelle usine, payer des brevets ou acheter de nouvelles machines, visiblement ce n’est plus ce qui occupe le capitalisme branché type troisième millénaire. Ce qui est encore plus frappant, c’est l’extraordinaire croissance des marchés dérivés, surtout quand on la compare à son niveau de 1989 qui était de 1,7T$.

Or ces marchés correspondent essentiellement à des opérations de « couverture » : une entreprise qui prévoit d’acheter une certaine quantité de matière première dans trois mois peut se prémunir contre une hausse des prix en posant une option auprès d’un intermédiaire qui s’engage à lui fournir la quantité de marchandise demandée au prix demandé. Si à la date J+3 mois, le prix des matières premières a baissé, l’intermédiaire empoche le bénéfice ; si le prix est celui prévu il se contentera d’une commission et si les matières premières ont monté il en sera de sa poche. C’est en fait un marché de l’assurance des opérations d’achat et vente sur les marchés réels ou sur les marchés des transactions financières. Il est pour le moins curieux de voir que c’est au moment même où les idéologiques vantent le risque au nom de la fluidité des marchés que se développe de manière totalement incontrôlée ce marché de l’assurance sur les aléas du capitalisme.

Ces montants ne correspondent évidemment pas à des richesses réelles. Si je passe la journée à échanger des billets de 10 euros contre leur équivalent en dollars avec mon ami, à la fin de la journée nous aurons éventuellement un montant cumulé de transactions tout à fait fabuleux mais il ne se sera rien passé sinon éventuellement des pertes et des gains d’un côté ou de l’autre. Mais cette richesse fictive a des effets bien réels, même s’ils ne sont que limités dans le temps et elle donne un pouvoir d’agir et de disposer du surplus social. Car ces marchés dérivés ne créent bien sûr aucune richesse nouvelle – leurs défenseurs les plus charitables peuvent éventuellement concéder qu’ils facilitent la prise de risque et donc la création de richesses – et ne vivent que des ponctions qu’ils opèrent sur la plus-value globale.

Cette financiarisation générale du capital n’est pas seulement une source d’injustice croissante, poussant les inégalités sociales et les inégalités entre les diverses nations à un point qui n’avait encore sans doute jamais été atteint au cours de l’histoire. La frénésie qui règne sur les marchés, l’impossibilité où se trouvent les décideurs de calculer sur un terme un tant soit peu long « semblent compromettre toute tentative visant à favoriser la stabilité macro-économique minimale exigée par l’accumulation ».

Il faut, cependant, ne pas se laisser prendre aux descriptions qui mettent l’accent sur la spéculation et qui font de l’économie actuelle une économie purement parasitaire. Le parasitisme ne peut se développer qu’à la condition qu’il y ait un corps vivant à parasiter. La spéculation n’est possible que si le corps vivant de l’économie réelle le permet. Ce discours qui fait du spéculateur l’ennemi, en effet, conduit à prendre les signes de la richesse pour la richesse réelle, les grandeurs virtuelles ­par exemple la somme des transactions, généralement électroniques, effectuées en une journée sur l’ensemble des places financières qui opèrent en continu, les places occidentales prenant le relais de Hongkong et Singapour ­ et les grandeurs réelles ­ les échanges d’automobiles, d’ordinateurs, de blé et chaussures de sport.

Les modifications du fonctionnement de l’économie mondiale, résumées dans l’expression de mondialisation financière, expriment en réalité une modification des rapports sociaux entre les classes. Le schéma d’accumulation que l’école de la régulation nomme « fordiste » suppose que la répartition du revenu national entre les salaires et les revenus du capital reste globalement fixe, les gains de productivité profitant aux salariés aussi bien qu’aux capitalistes. Comme, en même temps, les taux d’intérêt restent faibles (voir négatifs, en ce qui concerne les taux réels) la part des rentes financières est négligeable. Ce prétendu « âge d’or » était l’ère des managers, de la croissance économique forte et d’un certain type de rapports de forces entre les classes sociales où les capitalistes pouvaient se permettre ou étaient contraints d’acheter à un prix souvent élevé, la paix sociale. Ce que manifeste la crise dite « pétrolière », c’est-à-dire la première grande récession, c’est l’épuisement de ce régime de fonctionnement du mode de production capitaliste, en raison principalement de la baisse du taux de profit, qui va de pair avec une crise de la productivité. Avec une conscience plus ou moins claire de ce qu’il fallait faire, et sachant que l’appétit vient en mangeant, les dirigeants des grands groupes capitalistes vont s’orienter dans la deuxième moitié des années soixante dix vers un autre type de répartition des revenus entre les salaires, la rente financière et le profit d’entreprise. Laissons encore la parole à Michel Husson : « Le partage primaire entre salaire et plus-value obéit aujourd’hui à une loi tendancielle assez simple, selon laquelle le salaire réel ne progresse pas, de telle sorte que l’essentiel des gains de productivité sont appropriés sous forme de plus-value relative. Les taux d’intérêts réels extrêmement élevés correspondent à des droits de tirage sur cette plus-value qui tendent à capter une part croissante du revenu national et donc, à la marge, des gains de productivité. »

Le régime « fordiste » avait l’avantage d’assurer des débouchés solvables par la consommation ouvrière. Dans le nouveau partage, se pose la question de savoir qui va acheter le supplément de production ? « Cette question n’admet évidemment qu’une seule réponse durable, et qui est la suivante : pour assurer la réalisation de la production, il faut qu’une partie de la plus-value soit redistribuée vers des couches sociales dont la consommation va fournir des débouchés nécessaires à l’accroissement de la production. »

Autrement dit, la financiarisation de l’économie ne constitue pas une augmentation de la richesse réelle globale, mais un gigantesque transfert de richesses des salariés ­ soit directement sous forme de baisse des salaires, soit indirectement par la mise au chômage d’une partie des salariés et l’aggravation de l’exploitation de ceux qui ont la chance d’avoir encore un travail ­ vers la classe capitaliste au sens large. Ceci inclut une partie des classes moyennes qui vit directement ou indirectement de cette financiarisation, par les rentes qu’elle procure et qui peuvent assez vite être substantielle, ou par les métiers liés à cette explosion des marchés financiers, ou encore par le développement des activités parasitaires liées à la communication, la publicité, etc..

Les États, loin d’être les victimes d’une mondialisation financière qu’ils ne maîtriseraient pas, en sont au contraire des acteurs majeurs. Leur endettement, qui paraît catastrophique au contribuable, est au contraire une bénédiction pour le spéculateur. Car c’est la dette publique qui va être l’un des principaux leviers permettant ce transfert de revenu de la classe ouvrière vers la rente financière. En effet, la financiarisation du monde, c’est d’abord un essor spectaculaire des opérations sur les titres de la dette publique. Entre 1980 et 1993, on passe, aux États-Unis d’une moyenne journalière de 13,8 milliards de dollars à 119,6 milliards de dollars ; en France, pour la période 1986/1993, on passe de 200 millions de dollars à 13,7 milliards.

En France, pendant la même période, on est passé de taux d’intérêt réels à long terme de 2% à des taux de l’ordre de 6%. Les taux d’intérêts élevés rendent particulièrement intéressants les placements financiers, singulièrement dans les emprunts d’État, bons du trésor, etc. et en même temps ils augmentent la dette publique, puisque, en raison de ces taux d’intérêts, le service de la dette occupe une part croissante dans les budgets publics. Du même coup, les besoins de financement des États augmentent ce qui tire les taux d’intérêt vers le haut. C’est ce mécanisme infernal que mettent en œuvre les fameux « critères de Maastricht » qui semblent avoir été taillés sur mesure pour les besoins de la spéculation. « La formation des marchés obligataires, la ’’titrisation’’ de la dette publique et la croissance de plus en plus rapide de la fraction des budgets des pays de l’OCDE consacrée au service de la dette signifient que le mécanisme de captation et de transfert le plus important est, désormais, celui qui transite par l’impôt direct et indirect de ces pays. Une partie de la croissance de la sphère financière est due aux flux de richesses qui se forment d’abord comme salaires et traitements, ou comme revenus paysans ou artisanaux, avant d’être siphonnés par l’État par le biais des impôts, puis transférés par lui vers la sphère financière au titre du paiement des intérêts ou du remboursement du principal de la dette publique. » (Chesnais, 1997)

On peut corroborer cette affirmation par un faisceau de preuves directes ou indirectes. L’analyse des données concernant l’endettement des États montre qu’il existe bien « un lien direct entre la montée en puissance de la finance globalisée et libéralisée d’une part, et l’augmentation des déficits publics d’autre part. » (Dominique Plihon in Chesnais, 1997)

Revenons pour finir à l’actualité. L’endettement massif des États permet aux banques de faire de juteux profits. Pis : la BCE prête de l’argent aux banques à un taux très faible et ensuite ces mêmes banques prêtent cet argent aux États à un taux double ! en ce qui concerne le fameux MES, il s’agit d’un mécanisme qu’il n’a pas d’autre finalité que de tourner la machine capitaliste, le temps qu’il faudra, c’est-à-dire en attendant une hypothétique reprise de la croissance. L’aide aux Grecs est une aide aux banques : 90% des montants prêtés par la « troïka » (UE, BCE, FMI) ira directement dans les caisses des banques créancières de la Grèce. Mais cet argent est seulement prêté aux Grecs qui paient des intérêts (3%) à la BCE… Mais tout le monde le sait, la Grèce, saignée à blanc, plongée dans une profonde récession, ne remboursera pas. Aux mauvais élèves, on oppose, comme d’habitude, les vertueux Allemands. Mais on oublie de dire 1) que du point de vue l’endettement public, la situation de l’Allemagne n’est pas si bonne que ça ; 2) que le redressement allemand est dû au choix privilégié du « low cost » rendu possible par cette gigantesque contre-révolution sociale rendue possible par le plan Hartz IV mis en place sous Schroeder ; 3) que l’Allemagne réalise la majeure partie de son excédent du commerce extérieur avec les pays de l’UE (France en tête) et que, par conséquent, si tous les pays adoptent le « modèle allemand », celui-ci s’effondrera ; 4) que tout cela engendre une pauvreté galopante en Allemagne avec une baisse spectaculaire de l’espérance de vie des plus pauvres (2 ans perdus au cours de la dernière décennie). Le destin de l’Allemagne résume finalement le destin du capitalisme lui-même : celui d’un régime mortifère. Marx aimait comparer le capital au Moloch, le dieu des Ammonites qui jetait les nouveaux nés dans le brasier. C’est cela réalité du capitalisme. Bienvenue dans le monde réel.

Denis COLLIN - 19 février 2012

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