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Organismes et artefacts

Un livre de Miguel Benasayag

Miguel Benasayag : Organismes et artefacts – Vers la virtualisation du vivant? éditions la Découverte et Jean-Paul Bayol, 2010. Voilà un livre dont j’aurais aimé dire du bien tant j’en partage certaines grandes lignes et les (bonnes) intentions. La critique des prétentions à simuler les processus de pensées au moyen de machines prend les choses à la racine: c’est l’idée même d’une pensée consciente séparée du corps qui est fausse ; la séparation software/hardware n’est que la reprise du bon vieux dualisme du corps et de l’âme, de saint Augustin à Descartes. L’impuissance fondamentale du réductionnisme est montrée sans tomber pour autant dans le fétichisme de l’émergentisme – on appréciera les coups de griffes envoyés à Dawkins. De même on ne peut que souscrire à la critique que Benasayag adresse à une psychanalyse qui, toute à sa lutte contre le réductionnisme neurologique, les TCC et le tout-pharmacie, remet en selle la conscience toute-puissante dont l’inconscient ne serait au fond que l’une des dépendances à explorer. Les références à Spinoza et Leibniz sont également les bienvenues. 

Malheureusement tout cela est trop rapide. Benasayag embrasse trop et étreint mal. À traiter tout ce qu’il veut traiter il lui aurait fallu au moins trois fois le volume de cet ouvrage. Et donc nous avons beaucoup d’affirmations gratuites et des formules énigmatiques comme la naturalisation de la phénoménologie, l’alliance homme-espèce, etc. Ce sont aussi des références systématiques à tous les auteurs, à la mode ou non, sans que rien dans les œuvres de ces auteurs ne viennent justifier ces références : ainsi Foucault et Sartre, Deleuze et Guattari, dont les travaux n’ont rien à voir avec le projet de Benasayag, « replacer le phénomène humain au cœur de la biologie ». et puis des choses agaçantes, de référence à certains philosophes qui sont si floues qu’elles ont l’air de seconde main (Kant par exemple), des erreurs grossières – Benasayag attribue à Aristote la pseudo définition de l’homme comme « bipède sans plumes » - et des citations douteuses. Ainsi celle-ci qui joue un rôle clé pourtant dans tout le propos de l’auteur : « Spinoza pensait que les idées sont des modifications des corps » (p.20) et de renvoyer à Éthique, II, proposition 16 et propositions14 et 19. Le problème est que Spinoza ne dit pas cela : « Idea cujuscunque modi quo corpus humanum a corporibus externis afficitur, involvere debet naturam corporis humani et simul naturam corporis externi. » Ce qu’on peut traduire par : « L’idée de la manière dont le corps humain est affecté par les corps extérieurs doit envelopper la nature du corps humain et en même temps la nature des corps extérieurs. » Les seules idées que nous avons sont celles des modifications du corps. Le corollaire II souligne que « les idées que nous avons des corps extérieurs indiquent plutôt la constitution de notre propre corps que la nature des corps extérieurs. » Dit autrement : quand nous percevons une certaine chose, l’idée que nous avons n’est pas l’idée de la chose elle-même mais seulement l’idée de l’effet de la chose sur nous et nous prenons cet effet de la chose sur nous pour la chose elle-même. Source de confusion qui fera dire à Spinoza que la connaissance par les sens est confuse (elle mêle toujours l’idée de la chose et l’affection que la chose produit sur notre corps).

La proposition 14 dit encore : « Mens humana apta est ad plurima percipiendum et eo aptior quo ejus corpus pluribus modis disponi potest. » Ce qui se traduit par « L’esprit humain est apte à percevoir de nombreuses choses et il est d’autant plus apte à cela que son corps peut être disposée d’un grand nombre de manières ». Les idées qui constituent l’esprit humain sont les idées du corps tel qu’il est affecté par les corps extérieurs et tel qu’il s’affecte lui-même. En prétendant citer Spinoza, Benassayag en donne une interprétation difficile à accepter, très conforme certes à la lecture « matérialiste » de Spinoza dans les milieux de la gauche spinoziste mais peu conforme au texte lui-même. Bensayag dit les idées sont des modifications du corps alors que Spinoza dit que les idées perceptives ont pour contenu (pour idéat) des modifications du corps. Mais ces idées ont aussi un être formel et ne peuvent nullement être identifiées à leur idéat.

La proposition 19 affirme que l’esprit ne connaît le corps que par les idées des affections dont il est affecté (je connais mes poumons parce que la fumée me fait tousser !). Il faut à nouveau souligner ceci : « l’esprit est l’idée du Corps » et non « l’esprit a l’idée du corps ». Cette proposition a une grande portée. Dans la réalité que je suis, perçue comme étendue ou comme idée (esprit), il n’y a pas un « je » qui posséderait tout cela, le corps, les idées. Ce que celui qui parle appelle « je », c’est cette réalité dans laquelle il y a de la pensée. Mais l’esprit n’est pas le Corps puisque le Corps et l’esprit sont la même chose perçue sous deux attributs différents et donc cette chose n’est pas plus un corps qu’un esprit et pas plus un esprit qu’un corps.

Évidemment Spinoza ne dit pas le contraire de Benasayag, mais il dit autre chose, quelque chose de différent. Il parle de la connaissance perceptive, de la connaissance du premier genre, et non de la connaissance en général et non des idées en général. Et l’écrasement que lui fait subir Benasayag est absolument terrifiant : il ne reste plus de Spinoza qu’un matérialisme plat (les pensées sont de la matière en mouvement) et rien de ce qui est développé avec tant de subtilité dans la 2e partie de l’Éthique. Benasayag a le droit de n’être pas d’accord avec Spinoza mais il ne peut l’enrôler dans une entreprise qui me laisse très sceptique de replacer le phénomène humain au cœur la biologie...

Ecrit par dcollin le Dimanche 16 Mai 2010, 23:16 dans "Bibliothèque" Lu 3832 fois. Version imprimable

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