Philosophie et politique

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Notes sur Republicanism. A theory of freedom and government

par Philip PETTIT (Éditions : Oxford University Press – 1997 Collection OPT)

[Je livre ici mes notes de lecture du livre de Philip Pettit "Republicanism". On commence à parler des auteurs du courant républicaniste en France surtout depuis les traductions des ouvrages de Pocock (Le moment machiavelien, PUF) et de Skinner (Les origines de la pensée politique moderne) mais Philip Pettit reste inaccessible en français -- à l'exception de quelques articles qu'on peut trouver sur le WEB. J'espère que ces notes inciteront à la lecture de l'original]

Introduction

Idées et politique

PP : Les idées normatives communes ne déterminent pas toute la vie politique. Elles sont cependant de première importance en politique. [Contrairement à l’opinion de plus en plus répandue qui discrédite les idées normatives en politique.]

PP : Ce sont les idées normatives qui assurent le soutien populaire à n’importe quel régime politique. Elles sont ce qui le légitime. Mais elles forment rarement un ensemble coordonné. Des conceptions diverses se heurtent dans un régime démocratique. On peut distinguer différents courants principaux :

  • le courant des idées économiques qui donnent la priorité à la satisfaction des préférences (quelles qu’elles soient) en se basant sur un système de règles du type du marché.

· Les idées qui portent sur l’universalité des droits dont le pouvoir politique doit être garant.

· Les idées qui portent sur le bien-être, la justice et l’égalité et qui se focalisent sur la dénonciation de la pauvreté, de l’exploitation, la subordination ou l’oppression.

· Les idées démocratique qui se concentrent sur la question de la légitimité du pouvoir.

PP distingue ces courants d’idées des théories et des idéologies. Ce sont des langages ou des discours qui laissent place à la contestation et au désaccord.

Philosophie politique

La politique a toujours (au moins partiellement) l’aspect d’une conversation. Que faut-il en conclure quant au rôle du théoricien de la politique normative (= philosophe politique) ?

· examen du langages de la discussion et de la légitimation politique ;

· critique des présuppositions de ces discours

· exploration de la cohérence des discours.

Une tâche " à la fois monotone et excitante " (p.2). Excitante parce qu’elle permet de faire que le langage dans lequel se tient la discussion politique soit réellement le vôtre. Mais monotone parce que le philosophe politique ne peut guère espérer faire entendre ses idées au-delà d’un cercle restreint. " Il est très important que les philosophes reconnaissent cette limitation de ce qu’ils peuvent prétendre accomplir. " (p.3)

Le tournant républicain

" Je veux montrer que le langage de la domination et de la liberté – de la liberté comme non-domination – se rattache à la longue tradition républicaine de pensée qui façonna les plus importantes des institutions et des constitutions que nous associons à la démocratie. " (p.4)

Que pouvons-nous attendre d’un " État décent " et d’une " société civile décente " ? Telle est la question centrale posée par PP. On peut se demander si l’utilisation du qualificatif " décent " se rattache à la tradition d’Orwell. Il ne semble pas puisque ni Orwell, ni Lasch qui travaillent tous deux autour de ce concept de " société décente " ne sont cités dans la bibliographie – en outre Lasch se réfère ouvertement à la tradition populiste américaine que Pettit refuse (cf. infra). Ce que nous pouvons attendre d’un État décent est ici assez clairement défini : ne pas devoir vivre à la merci de quelqu’un d’autre. Cela concerne aussi bien les relations des femmes à l’égard de leur mari que celles des employés à l’égard de leurs employeurs.

Être privé de liberté, ce n’est donc pas subir une contrainte. Il y a des contraintes qu’il est raisonnable d’accepter. Être privé de liberté, c’est plutôt " être sujet au jugement d’un autre, potentiellement capricieux et potentiellement idiosyncrasique. " (p.5)

La tradition républicaine à laquelle se réfère PP est celle très ancienne de Cicéron et de Machiavel, " le divin Machiavel des Discorsi " (ibid.) et d’autres écrivains des Républiques de la Renaissance italienne, mais aussi celle des auteurs du " commonwealth ", ceux de l’époque de la guerre civile anglaise ou encore ceux de la période révolutionnaire en Amérique et en France. Il s’agit de se réapproprier ces idées pour notre époque contemporaine.

Relativement aux différents discours de légitimation de la démocratie, l’idéal républicain traditionnel de liberté supporte et unifie un " manifeste irrésistible de revendications politiques " et " si un État ou une société vise la liberté comme non domination de ses membres, la plupart de leurs autres désirs s’ensuivra ". (p.7)

En ce qui concerne les références contemporaines, c’est chez John Pocock et Quentin Skinner que PP puise. La synthèse républicaine entre la tradition antique du droit naturel et la tradition moderne (quasi positiviste) de Machiavel et de l’humanisme civique italien est au centre du livre de Skinner, Les fondements de la pensée politique moderne.

Républicanisme, populisme, libéralisme

PP distingue la tradition républicaine à laquelle il se rattache du populisme. Ce dernier, selon lui, est plus communautariste et met l’accent sur la démocratie indépendamment des dangers de celle-ci pour la liberté : " la démocratie directe peut souvent être une très mauvaise chose puisqu’elle peut assurer la forme ultime de l’arbitraire, la tyrannie de la majorité " (p.8). Cependant la liberté républicaine est pensée comme un idéal communautaire – mais en sens particulier (voir chap.4).

Mais la tradition républicaine se distingue encore du libéralisme, au sens où le libéralisme est associé à la conception négative de la liberté comme absence d’ingérence.

" Cette relative tolérance au pouvoir ou à la domination a rendu le libéralisme tolérant à des relations à l’intérieur de la famille, sur les lieux de travail, dans l’arène électorale et ailleurs qu’un républicain doit dénoncer comme des paradigmes de la domination et de la non-liberté. "

La cause du républicanisme

PP pense que le républicanisme peut attirer l'attention des libéraux (de gauche comme de droite) et des populistes non seulement à cause de ses axiomes mais surtout à cause du caractère plausible des théorèmes qui en sont déduits. C'est une application de la méthode de l'équilibre réflexif chère à Rawls. Aux libéraux, le républicanisme fait appel par l'insistance mise sur le pouvoir de choix individuel et par ce qu'il a en commun en matière de liberté négative, de liberté comme non-ingérence. Il répond aux requêtes des populistes par sa conception d'un gouvernement non dominant devant suivre les intérêts et les idées des gens ordinaires. C'est l'idée qui se tient derrière la conception de la liberté positive comme maîtrise démocratique de soi-même.

PP se pose clairement en compétiteur des positions des libéraux de gauche en offrant une axiomatisation rivale pour leurs intuitions. Il "offre une voie attractive pour justifier les intuitions égalitaires et mêmes communautaires. Et il soutient une manière excitante de repenser les institutions démocratiques dans laquelle la notion de consentement est déplacée vers celle de contestabilité." (p.11)

Le plan du livre

Chap.1: comment la notion républicaine de la liberté a émergé et s'est stabilisée;

Chap.2: articulation philosophique de la notion de liberté comme non-domination.

Chap.3: capacité de la notion de liberté comme non-domination à servir de guide pour l'état.

Chap.4: la connexion entre la liberté comme non-domination et le trio français liberté-égalité-fraternité.

Chap.5: qu'est-ce qui est requis d'un Etat moderne s'il doit protéger contre le genre d'ingérence arbitraire que les individus ou les groupes peuvent pratiquer les uns à l'égard des autres entre vertus des différents niveaux de ressources ou de dominium.

Chap.6: les formes que l'Etat doit assumer pour contrôler l'imperium

Chap.7: qu'est-ce qui doit être fait pour la réalisation de ces revendications et de ces formes républicaines?

Chap.8: connexion entre la société civile et les valeurs républicaines.

Première partie: La liberté républicaine

Chap I: En-deça de la liberté négative et de la liberté positive

I - Liberté négative et liberté positive

Ce chapitre commence par la critique du grand penseur du libéralisme contemporain, Isaiah Berlin. Berlin distingue ainsi les deux formes de liberté:

· la liberté négative est l'absence d'ingérence (c.a.d. d'interventions plus ou moins intentionnelles qui ne se limitent pas à la menace physique.

· la liberté positive requiert de l'agent qu'il prenne une part active dans le gain de contrôle ou de maîtrise de soi-même.

PP dénonce cette distinction qui conduit à une classification arbitraire de héros et de antihéros ( d'un côté les anglais, les américains, Montesquieu, Constant et Tocqueville) et de l'autre Herder, Rousseau, Kant, Hegel, Marx... et les bouddhistes, les chrétiens ou les stoïciens!)

" Je crois que la distinction positive/négative nous a mal servi dans la pensée politique. Elle a soutenu l'illusion philosophique que, tous détails mis à part, il y a juste deux manières de comprendre la liberté: dans l'une la liberté consiste dans l'absence d'obstacles extérieurs au choix individuel; dans l'autre, elle implique la présence et ordinairement l'exercice des facilités qui entretiennent la maîtrise de soi et la pleine satisfaction de soi. " (p.18)

PP casse ces oppositions en restituant la place de la tradition républicaine que les historiens comme Pocock et Skinner ont remise en lumière. Les grands noms modernes de cette tradition sont Harrington, Montesquieu et peut-être Tocqueville. PP y place " of course " Rousseau, vilipendé par les libéraux, mais à condition d'en faire une interprétation non populiste. Mais surtout l’auteur va essayer de tordre le cou à l’idée d’un lien entre la révolution américaine et la conception de la liberté comme non-ingérence. La liberté comme non-ingérence c’est la position des défenseurs de la couronne britannique. Au contraire la liberté comme non-domination, la position républicaine est celle qu’ont défendue les révolutionnaires américains.

II - Une troisième conception: la liberté comme non-domination

La domination est ici entendue comme exemplifiée par la relation maître/esclave. Il va falloir montrer que domination et ingérence sont des maux de nature différente. Il peut y avoir domination sans ingérence et inversement.

Cette conception de la liberté comme non-domination est un intermédiaire entre la liberté comme non-ingérence et la liberté comme maîtrise de soi-même.

III - La conception républicaine de la liberté n’est pas une conception positive

Selon Machiavel, le désir premier du peuple n’est pas de gouverner mais plutôt de n’être pas gouverné. C’est le point commun avec la conception de la liberté comme non-ingérence : on en se focalise pas sur la participation au pouvoir mais sur le fait d’éviter d’être soumis. (cf.28)

" Le contrôle démocratique est certainement important dans cette tradition, mais son importance vient non d’une connexion essentielle avec la liberté mais du fait qu’il est un moyen pour faire avancer la liberté " (30)

IV - La conception républicaine de la liberté comme non domination : le thème liberté contre esclavage

Dans la conception républicaine de la liberté – par opposition avec la conception moderne – la liberté est toujours pensée en terme d’opposition lier / servus, homme libre/ esclave. C’est opposition est caractéristique de la longue rhétorique de la liberté à laquelle l’expérience de la république romaine a donné le jour. Ne pas être libre, c’est être soumis à la volonté d’un autre, " l’essence de la liberté est de n’avoir pas à endurer une telle dépendance et une telle vulnérabilité " (32).

V - La conception républicaine de la liberté comme domination: le thème loi et liberté

Il peut y avoir ingérence sans perte de liberté, quand l’ingérence n’est pas arbitraire et ne représente une forme de domination, c'est-à-dire " quand elle est contrôlée par les intérêts et les opinions de celui qui en est affecté " (35). [NOTA : c’est exactement la définition de la liberté donnée par Spinoza dans le TTP] Une loi faite dans l ‘intérêt du peuple interfère avec la volonté des individus mais elle n’est pas une forme de domination. Dans la tradition républicaine, c’est la loi qui crée la liberté que les citoyens peuvent partager. Du même coup le problème de la liberté des individus se reporte sur celui de l’origine de la loi. Ainsi PP note que " les conditions sous lesquelles un citoyen est libre et les conditions sous la cité ou l’État est libre sont une seule et même chose " (37).

La liberté comme non-ingérence, opposée à la liberté comme non domination est défendue par Hobbes, en qui PP voit le principal challenger des idées républicaines. Il conçoit en effet systématiquement la loi comme opposée à la liberté. On retrouve la même idée chez Robert Filmer. À ces auteurs, PP oppose Harrington pour qui " la liberté au sens propre du terme est la liberté par la loi. " (39)

VI - La naissance de la liberté comme non-ingérence

Le point de départ est l’assertion hobbesienne selon laquelle " la liberté n’est ni plus ni moins que l’absence de coercition ". Or toute loi est coercition. Donc quel que soit le régime politique, les citoyens ne sont libres que dans la mesure où leur est laissée un aire où leur volonté s’exerce sans ingérence. Lind va utiliser cet argument contre les " insurgeants " en montrant qu’ils ne sont ni plus ni moins libres que les habitants des autres contrées de Grande-Bretagne. Dans le système colonial, il n’y a rien qui soit proprement opposé à la liberté. PP souligne également l’influence de Bentham (autre opposé à la révolution américaine) dans la naissance de la conception de la liberté comme non-ingérence.

VII - Le triomphe de la liberté comme non-ingérence

PP rappelle que la liberté comme non-ingérence a d’abord apparu dans les écrits des autoritaristes, comme Hobbes et Filmer. Pour Paley, qui se situe dans le camp de Bentham, " la loi d’un peuple libre n’impose aucune restriction à la volonté privée qui ne conduise pas à un plus haut degré de bonheur public " (46). Paley refuse la notion de liberté comme non-domination. PP écrit : " Je suis d’accord avec Paley que l’idéal républicain de la liberté comme non-domination est, en effet, pour orienter nos institutions sociales et politiques, un but très dense et exigeant ; il supporterait des changements radicaux dans la vie sociale traditionnelle et légitimerait le recours à la loi – une loi de non-domination – dans le but d’effectuer ces changements. " (48)

PP classe Rawls dans la famille libérale (a broad church) des partisans de la liberté comme non-ingérence. Toute l’histoire de la pensée a ainsi contribué à masquer la tradition républicaine – devenue presque invisible – au profit de la pensée libérale.

Chap. II La liberté comme non-domination

La liberté comme non domination est à la fois négative (elle ne réclame que l’absence de domination par les autres) et positive en ce qu’elle demande des garanties contre l’ingérence sur une base arbitraire. (51)

I - Domination

Une définition

Un agent en domine un autre si et seulement si il a un certain pouvoir sur le second, en particulier un pouvoir d’ingérence sur une base arbitraire. PP s’appuie ici sur une définition de Weber. L’agent peut être une personne ou un acteur collectif. PP donne l’exemple de la tyrannie de la majorité.

Il faut donc définir les termes de cette définition.

L’ingérence supposée dans la domination a deux caractéristiques : 1) elle rend les choses pires pour le dominé et non meilleures ; 2) elle n’intervient pas par accident. L’intentionnalité de l’ingérence est donc supposée pour qu’il y ait domination. Elle peut être la coercition du corps, la coercition de la volonté, la manipulation. Elle est sensible au contexte. " Cela peut signifier, par exemple, qu’exploiter les besoins urgents de quelqu’un en vue de mener une négociation difficile est une forme d’ingérence " (54).

L’ingérence n’est pas nécessaire mauvaise moralement mais " la coercition reste la coercition, même si elle est moralement impeccable. " (54) PP précise : " la notion de d’ingérence telle que je l’emploie est entièrement non-morale ". Enfin l’ingérence doit être effective.

Pour déterminer la nature d’une action, il est donc nécessaire de connaître quels sont les intérêts pertinents qui sont affectés par cette action. Mes intérêts pertinents à l’égard de l’action de l’État sont ceux que je partage avec les autres.

Un acte est perpétré sur une base arbitraire s’il est sujet à l’arbitre de l’agent, si l’agent est en position de choisir ou de ne pas choisir, selon son gré. " Ce qui est requis pour un pouvoir d’État non arbitraire (…) est que ce pouvoir soit exercé d’une manière qui suit non le bien-être personnel ou les conceptions du monde des détenteurs du pouvoir, mais le bien-être et la conception du monde du public. Les actes d’ingérence perpétrés par l’État doivent être déclenchés par les intérêts partagés de ceux qui sont concernés sous une interprétation de ce que ces intérêts requièrent qui est partagé, au moins procédural, par ceux qui sont concernés. " (56) Le problème posé est celui d’examiner ce qu’on peut faire pour réduire l’arbitraire. Il y a pour cela deux sortes de méthodes, notamment pour obliger à rester dans la ligne des intérêts pertinents : 1° poser des pré-conditions à l’action ; 2° mettre des pénalités (ou des sanctions) si ces actes sont effectifs.

Enfin, la domination peut s’exercer dans un domaine sans nécessairement s’exercer dans tous.

Connaissance commune

PP souligne que la plupart du temps, la domination est connue. Ceux qui sont désavantagés le perçoivent. Mais la domination exercée au moyen de la manipulation échappe à cette connaissance commune. La liberté suppose une culture des droits et l’existence de procédures permettant de contester les décisions du pouvoir.

Consentement et contestabilité

La liberté ne suppose donc pas seulement le contentement

" le fait que consentir à une forme d’ingérence n’est pas suffisant comme protection contre l’arbitraire signifie que quiconque est concerné par la domination ne peut pas être heureux des deux développements qui ont pris de la vitesse au tournant du 19e siècle. L’un de ces développements a été la croissance de l’idée populiste qui place tout son bien dans les lois majoritaires. La règle majoritaire peut sembler bienheureuse en raison de son caractère consensuel, mais elle peut clairement impliquer la domination des groupes minoritaires et quiconque résiste à la domination ne peut endosser le loi majoritaire sans restriction.

L’autre développement que les opposants à la domination doivent déplorer est la montée de la doctrine du libre contrat. Selon cette doctrine, la liberté de contracter signifie la liberté de décider des termes du contrat, et pas seulement la liberté d’entrer ou de refuser d’entrer dans un contrat et ainsi le libre contrat légitime tout traitement de l’un par l’autre que les deux parties ont agréé. " (62)

NOTA : La position de PP se situe exactement où se place de débat français entre républicanisme et libéraux, la loi ou le " nouveau contrat social " (version MEDEF ou Gauche Plurielle, peu importe ici).

Domination sans ingérence

La domination peut être exercée sans ingérence, par exemple quand celui qui détient le pouvoir est animé par le sentiment de " noblesse oblige " et aspire seulement à la vertu. En passant, PP remarque que " la vertu des autres représente un élément indispensable dans l’ensemble de sauvegardes qui protègent une personne de la domination " (64).

" L'observation qu'il peut y avoir domination sans ingérence se relie au thème mis en évidence dans le dernier chapitre que l'esclavage et la non liberté sont compatibles avec la non-ingérence: ce qui peut être réalisé en présence d’un maître ou d’une autorité bénéfique et même bienveillante. " (64)

Ingérence sans domination

PP donne l’exemple du policier qui intervient pour faire appliquer la loi et protéger les personnes ; il s’agit bien d’une ingérence mais sans domination. La question dans cette manière est seulement de savoir quels intérêts sont poursuivis.

" Il doit y avoir des systèmes juridiques valables, au moins en principe, qui sont entièrement sans domination et entièrement cohérents avec la liberté. " (66)

II - Non-domination

L’absence de domination

La non-domination signifie l’absence de domination " en présence d’autres individus " et non en raison de l’isolement de l’agent. La libertas est civitas selon la manière romaine. PP souligne l’opposition avec l’idéal de la liberté comme non-ingérence ; ce dernier est plus lié à l’idée de droit naturel qu’à celle de droit civil.

[NOTA : C’est l’idée de Nozick, " les hommes mènent une existence indépendante ", qui dit le plus clairement ce qu’est la conception libérale]

" Alors que la liberté comme non-domination représente la liberté de la cité, la liberté comme non-ingérence représente la liberté de la lande " (67).

Stratégies pour obtenir la non-domination

  • la stratégie de pouvoir récirpoque: donner aux dominants et aux dominés les mêmes ressources et donc permettre aux dominés de se défendre.
  • la stratégie de disposition constitutionnelle: introduire une autorité constitutionnelle qui prive tous les autres agents du pouvoir d’ingérence arbitraire. Une telle autorité est responsable du bien commun.

La non-domination comme forme de pouvoir

La non-domination est une forme de pouvoir. " Elle représente le contrôle dont jouit une personne sur sa propre destinée et un tel contrôle constitue un type familier de pouvoir : le pouvoir de l’agent qui peut prévenir divers maux qui peuvent lui arriver. " (69)

Connaissance commune

La non-domination doit pouvoir être connue par les participants. Cette question connecte l’image de soi subjective et la position intersubjective. La liberté politique est la tranquillité d’esprit du citoyen (PP renvoie à Machiavel, Montesquieu et Spinoza).

La non-domination doit être attestée par la présence des institutions qui la garantissent. Inversement, la non-ingérence libérale peut venir de la bonne fortune seule.

III . Les objections de Paley

L’objection moyens/fin

La conception républicaine ne serait qu’une forme de fétichisme des institutions (prises pour des fins valant par elles-mêmes alors qu’elles ne sont que des moyens et la non-ingérence la fin véritable). (cf. 73)

Mais 1° les républicains cherchent à s’assurer seulement contre une certaine forme d’ingérence et 2° ils cherchent à réduire les capacités d’ingérence des agents.

L’objection " noir ou blanc "

Paley considère que les expressions libre/esclave sont seulement relatives et non absolues. PP précise que recherche la non-domination n’est pas strictement équivalent à réduire la domination. " La liberté comme non-domination est compromise par la domination et par elle seule. " (76)

" Pour la conception de la liberté comme non-domination, les ingérences non-arbitraires sont considérées comme des obstacles naturels qui conditionnent mais ne compromettent pas la liberté. " (77)

L’objection " trop difficile "

" Le changement de la liberté comme non-ingérence en la liberté comme non-domination doit avoir deux effets, donc, qui peuvent avoir troublé Paley et peuvent avoir motivé ses critiques. Ce changement peut nous rendre potentiellement plus radicaux dans nos plaintes sur la manière dont les relations sociales sont organisées. Et il peut nous rendre potentiellement moins sceptiques quant aux possibilités de corriger les causes de ces plaintes par l’action de l’État.

Mais cette croissance du radicalisme social et cette baisse du scepticisme social et politique peuvent-elles être une bonne raison pour rejeter l’approche républicaine et embrasser à sa place l’approche moderniste, l’idéal libéral de la liberté comme non-ingérence " ? La suite de ce livre peut être vue précisément comme un argument en faveur d’une attitude plus radicale sur le plan social et moins sceptique à l’égard de l’État. " (78)

Appendice : domination et autres formes de pouvoir

Chap. III : La non-domination comme idéal politique

La tradition républicaine n’est pas seulement une interprétation de la liberté. Elle est un idéal politique, c'est-à-dire 1° un bien personnel qu’on peut rechercher et 2° quelque chose qui concerne directement les institutions politiques.

I. La non-domination comme un bien personnel

Un bien instrumental

La non-domination permet d’obtenir certains biens. En protégeant les individus contre les ingérences arbitraires, elle le protège contre l’anxiété. " La liberté comme non-domination requiert que nous réduisions les possibilités d’ingérence arbitraire auxquelles une personne est exposée alors que la liberté comme non-ingérence requiert de minimiser l’attente d’ingérence de la personne comme telle. […]

Imaginons que nous ayons le choix entre laisser aux employeurs un certain pouvoir sur les employés ou aux hommes un certain pouvoir sur les femmes, et user d’une ingérence de l’État pour réduire ce pouvoir. Maximiser avant tout la non-ingérence est parfaitement compatible avec la première solution. " (85)

La protection qu’apporte la non-domination diminue l’incertitude de l’existence. PP souligne le coût de l’incertitude.

Un bien primaire

PP reprend ce concept à Rawls. La liberté comme non-domination permet d’assurer l’individu qu’il sera traité comme une personne. [Cela répond à l’idée rawlsienne qui fait de l’estime de soi un bien primaire].

II. La non-domination comme entreprise politique

Contre la poursuite décentralisée de la non-domination.

PP souligne que le problème de la non-domination ne peut pas être abandonné aux individus mais est bien l’affaire de l’État. Si les individus poursuivent chacun leur propre objectif de non-domination, selon leur propre méthode, il est clair que " de tels efforts peuvent conduire dans une direction très indésirable " (93), c'est-à-dire une accumulation des inégalités, le développement de despotismes mesquins rampants. PP évoque clairement une sorte de féodalisation de la société.

Deus stratégies peuvent être employées pour assurer la non-domination : l’une donnant aux individus le pouvoir de se défendre contre la domination par une contre-pouvoir ou un pouvoir réciproque à celui qu’on peut exercer sur eux ; la deuxième étant celle qui consiste à mettre en place des dispositions constitutionnelles prévenant la domination. La première hypothèse conduit à la guerre de chacun contre chacun.

" La liberté comme non-domination n’est donc pas un idéal qui puisse être laissé aux individus afin qu’ils le poursuivent de manière décentralisée. La stratégie de pouvoirs réciproques soulève de trop nombreux problèmes pour être envisagée sérieusement. La leçon est que nous devons explorer la stratégie alternative et plus prometteuse en s’appuyant sur la prévention constitutionnelle. " (95)

La non-domination et l’État moderne pluraliste

PP reprend a son compte l’idée de la non-domination comme idéal politique compatible avec une pluralité de conceptions du bien. Mais le problème se pose pour les groupes ou communautés qui acceptent et recherchent la domination (celle du gourou, la domination patriarcale, etc.). Pour PP, cependant, les individus ne peuvent accepter ce genre de domination de bon cœur qu’en ayant éliminé en eux " la robuste et saine disposition à éprouver du ressentiment contre de telles prétentions à la supériorité. " (96)

III. La non-domination comme but, non comme contrainte

La non-domination est donc une valeur relevant du système politique.

Conséquentialisme et non-conséquentialisme

PP distingue les points de vue conséquentialistes et déontologiques. Le point de vue libéral déontologique conduit à la mise en cause de l’existence même de l’État (c’est le cas de Nozick).

Conséquentialisme républicain

Le républicanisme est conséquentialiste, même s’il apparaît souvent habillé d’une théorie des droits naturels et présente des aspects déontologiques. " Quand les républicains parlent de droits naturels, ils veulent généralement défendre l’idée que certains droits légaux sont des moyens essentiels pour réaliser la liberté comme non-domination, et la description de ces droits comme droits naturels n’a guère d’autre signification que rhétorique. " (101)

Mais l’orientation téléologique reste la meilleure pour une valeur comme la liberté comme non-domination. Un tel républicanisme conduit à un équilibre réflexif – là encore c’est le dialogue avec Rawls qui se poursuit.

Maximiser l’extension et l’intensité

La première chose à faire est d’identifier les domaines dans lesquels les agents sont dominés. Mais un système de loi effectif pour contrer la domination a un coût.

Pour rendre la non-domination effective, l’État " doit avoir recours à des dispositifs qui protègent les gens vulnérables contre les dangereux ou qui redresse la balance des ressources entre eux " (105). Mais il y a une limite à l’intensité de la non-domination.

La non-domination est institutionnellement constituée et non causée

Pour faire comprendre cette distinction, PP utilise une analogie : la présence d’anti-corps dans le sang n’est pas la cause de l’immunité, mais la constitue. Ainsi " la liberté comme non-domination est une réalité institutionnelle dans le sens qu’elle est constituée. " (108)

Chap. 4 : Liberté, égalité, communauté

Le républicanisme est un idéal à la fois égalitaire et communautaire: il soutient la connexion française entre liberté d'un côté, égalité et fraternité de l'autre. (111)

I. Un idéal égalitaire

La communauté politique doit traiter les gens comme des égaux, ce qui n'implique pas nécessairement qu'elle les traite également. Ici PP fait référence à Dworkin (Taking rights seriously)

PP critique l'utilitarisme qui va avec la liberté comme non-ingérence. L'utilitarisme est structurellement inégalitaire. "Au contraire, la liberté comme non-domination présente un caractère significativement égalitaire."(111)

"Sans nécessairement avoir à embrasser un égalitarisme matériel, le conséquentialisme républicain doit soutenir ce que nous décrivons comme égalitarisme structurel" (113)

L'égalitarisme structurel

La liberté comme non-domination de chaque personne est toujours relative à celle des autres personnnes (c'est lié au caractère essentiellement politique de la liberté comme non-domination). Voilà pourquoi on parle d'égalitarisme structurel.

En dépit du caractère élitiste des incarnations pré-modernes du républicanisme, les penseurs républicains étaient préparés "à soutenir qu'il pourrait être nécessaire de restreindre la fortune des très riches et très puissants afin d'assurer l'égale liberté pour tous (117).

L'égalitarisme matériel

"En tant que le projet républicain est de promouvoir avant tout la liberté comme non-domination, cela n'implique l'extension égale des choix non dominés."(119)

L'égalité et les enfants

"Le point de vue républicain suggérerait que les enfants jouissent de l'intensité standard de non-domination, dans le sens d'être protégés aussi bien que quiconque contre un pouvoir arbitraire." (119)

Ceci permet de comprendre que les parents et professeurs sont soumis à des contraintes à l'égard des enfants mais que la liberté de choix des enfants n'est aussi étendue que celle des adultes. [NOTA: Ici encore on mesure la différence entre le point de vue républicain et le point de vue libéral]

II. Un idéal communautaire

Parmi les valeurs de base que propage la philosophie politique contemporaine, la plupart ne sont pas des biens communautaires. (121) Mais en ce qui concerne la non-domination, les chances des uns et des autres sont étroitement liées.

Ceci nous conduit à nous identifier aux autres, et " finalement avec la communauté politique en général "(125). L'approche républicaine permet de poser la question de l'émancipation sans tomber dans la rhétorique collectiviste.

Partie II. Le gouvernement républicain

Chap. 5 Objectifs républicains: causes et politiques

I. Causes républicaines

Un langage républicain

Le rôle de la philosophie politique est d'interroger le langage dans lequel sont menés les débats politiques. On doit rechercher un langage qui idéalement fait deux choses

1) employer des distinctions conceptuelles et des modèles inférentiels que personne ne pourrait rejeter avec de bonnes raisons.

2) offrir un médium qui permette à toutes les parties de la société d'articuler de manière satisfaisante leurs griefs et leurs buts.

Le libéralisme (liberté comme non-ingérence) satisfait (1) mais pas (2). PP veut montrer que le républicanisme, au contraire, fournit un langage qui satisfait (1) et (2).

PP reconnaît que ce langage présente deux faiblesses. Il est mal équipé pour ceux qui rejettent le point de vue anthropocentrique en politique. Il est originellement le langage des mâles situés dans la culture dominante. PP veut montrer qu'on peut traiter comme des causes républicaines l'environnementalisme, le féminisme, le socialisme et le multiculturalisme peuvent être insérés dans les causes républicaines.

Ceci ne veut pas dire que le républicanisme englobe nécessairement tout cela. Républicaniser ces causes, c'est le valider mais aussi à l'intérieur d'une logique républicaine.

Mais les entrepreneurs peuvent aussi trouver une formulation républicaine de leurs objectifs, une formulation meilleure que la formulation libérale. L'idéal de non-domination est le seul à même de défendre la propriété privée! [NOTA: Cela ne signifie pas une dissolution de toutes les oppositions politiques. Le républicanisme peut seulement fournir un cadre général dans lequel chacun peut lutter pour faire prévaloir ses propres objectifs. Mais la défense de ce cadre commun peut aussi devenir un objectif de lutte commun à ces courants si différents.]

Environnementalisme

PP critique l'environnementalisme radical qu'il décrit comme sectaire et comparable en tous points aux sectes religieuses.

La leçon est que la politique, certainement la politique dans les sociétés pluralistes requiert le pragmatisme; ou, sinon le pragmatisme, la reconnaissance qu'il y a des différences raisonnables d'opinion que l'argumentation politique doit essayer d'atteindre.

Mais on peut défendre l'environnementalisme d'un point de vue exclusivement anthropocentrique.

Féminisme

L'idéal républicain de liberté comme non-domination est historiquement connecté au féminisme.

Socialisme

PP montre les liens entre républicanisme et lutte du mouvement ouvrier. Ainsi la grève est parfaitement en accord avec la liberté comme non domination alors que la liberté comme non ingérence s'oppose à l'usage de l'arme de la grève [NOTA: c'est le fameux problème de la liberté du travail ou des usagers "pris en otage"].

L'idéal républicain est implicite dans la dénonciation de l'esclavage salarié. PP fait référence au chartisme anglais et aux travaux de Foner sur l'histoire du mouvement ouvrier américain.

Multiculturalisme

En raison de la solidarité intrinsèque de toutes les formes de lutte pour la liberté comme non-domination, la défense des minorités culturelles est favorisée par le point de vue républicain.

" Le point important à enregistrer est que les dispositions spéciales requise pour une culture minoritaire peuvent être presque radicales, cohérentes avec un vision par-dessus tout républicaine. " (145)

PP soutient la nécessité de très larges concessions à l’égard des minorités, dans le cas ou la sécession est impossible. " Il peut être nécessaire de permettre aux membres de la minorité culturelle d’avoir des juridictions sur leur propre territoire, par exemple, et d’organiser leurs propres affaires collectivement. " (146)

Le dynamisme de l’idéal républicain

II. Politiques républicaines

La posture républicaine en politique

" En tant que philosophie conséquentialiste, le républicanisme n’est ni dogmatique ni doctrinaire. " (147)

Les républicains sont plutôt interventionnistes mais le degré d’intervention de l’État dépend de la manière dont existe la société civile [NOTA : on pourrait penser ici la notion de Sittlichkeit dans la philosophie de Hegel].

Le républicanisme est favorable à la dépense publique et donc à l’impôt. " Les taxes restreignent l’aire dans laquelle ceux qui sont taxés jouissent de choix non dominé, car elles les privent de certaines ressources, mais c’est beaucoup moins grave que la domination elle-même. Par conséquent, les républicains seront mieux disposés que les croyants de la liberté comme non-ingérence vis-à-vis des mesures basées sur des taxes ; ils seront moins sceptiques au sujet de la désirabilité d’avoir recours à l’intervention de l’État. " (149)

Le républicanisme donne à l’intervention du gouvernement et à la loi une large responsabilité. Mais la croissance de l’État est auto-limitée par l’idéal de la liberté comme non-domination.

Défense extérieure

PP montre que le républicanisme soutient de préférence toutes les formes d’organisation internationale qui préviennent les risques de guerre. L’optique ici est très kantienne (bien que le républicanisme soit conséquentialiste et non déontologique).

Protection intérieure

PP suit Montesquieu : " La liberté des citoyens dépend principalement de la bonté des lois criminelles ".

L’habeas corpus est un principe républicain précieux.

Les lois criminelles sont cependant des armes délicates car elles ne travaillent bien que combinées avec d’autres forces culturelles ; on ne peut en attendre des miracles. La conception républicaine suppose une prise de conscience des menaces que la police moderne peut faire peser, dans la mesure où l’on a donné d’énormes pouvoirs aux forces de police. Elles disposent de moyens de pression et de chantage sur les citoyens, particulièrement dans les sociétés qui insistent sur les prohibitions – alcool, drogues. (cf. 155)

PP soulève une question essentielle : qui nous gardera des gardiens ?

Deux principes d’une politique républicaine possible :

1. parcimonie dans la criminalisation ;

2. une nouvelle conceptualisation du système des peines criminelles comme moyens pour rectifier les effets du crime.

Encore une fois, il faut suivre Montesquieu qui craint la tyrannie des vengeurs.

Indépendance personnelle

La croissance de la complexité des sociétés a multiplié les moyens d’assurer l’indépendance socio-économique des citoyens. " En général, le fait de ne pas jouir de l’indépendance socio-économique diminue mes perspectives de jouir de la liberté comme non-domination. " (159)

L’objectif de la liberté comme non-domination demande ce que Sen décrit comme " les capacités de base de fonctionner en société. " (161)

L’intervention de l’État a un coût. En général on donne moins à l’un que ce qu’on a pris à l’autre.

Ensuite, il ne faut pas que ce que procure l’État de bien-être apparaisse comme un don, mais bien comme un droit impersonnel.

La prospérité économique

L’État républicain doit garantir l’existence d’une bonne infrastructure pour l’industrie et le commerce.

PP critique la théorie du contrat " libre ". L’État doit interdire la possibilité de contrats qui établissent la domination d’un individu sur un autre. [NOTA : 1° Le républicanisme fournit une critique sévère de ce qui se dit aujourd’hui en France sous le nom de " refondation sociale ". 2° Quid du contrat de travail capitaliste en général ?]

La vie publique

La qualité de la vie publique est essentielle dans la conception de la liberté comme non-domination. " Ce qui est enregistré dans la vie publique d’une communauté peut avoir d’importants effets concernant le fait de savoir jusqu’où est promue la liberté comme non-domination ". (167) Dans la société moderne, il y a cependant de nombreux obstacles au développement de la vie publique.

" Une première difficulté réside dans le manque frappant d’espace public, urbain, rural ou sauvage dans de nombreuses sociétés. " (167)

PP évoque le retrait de la classe moyenne qui se sent menacée par les violences urbaines dans des quartiers voire des villes privés. Problème aggravé par la manière biaisée dont est présentée l’information.

Ces problèmes demandent un engagement de l’État à construire un environnement public partagé, " un environnement public du genre de celui qui a été érodé ces dernières années par un libertarisme rampant. " (168)

PP soulève le problème de la régulation des médias comme un problème central.

Chap. 6 : Les formes républicaines : constitutionnalisme et démocratie

Ce chapitre développe l’idée du gouvernement républicain comme celui qui est effectivement contestable par ceux qui sont affectés.

I. Constitutionnalisme et non-manipulabilité

Les trois conditions du gouvernement républicain :

· c’est un empire de la loi et non des hommes ;

· les pouvoirs légaux doivent être dispersés ;

· la loi doit être relativement résistante aux volontés de la majorité.

La condition " empire de la loi "

" L’idée d’étendre l’autorité de la loi aussi loin que possible – l’idée, spécifiquement, de préférer la prise de décision principielle par rapport à la prise de décision particulariste – a des prolongements qui vont loin sur la manière dont le gouvernement est conduit. " (175) Non seulement le gouvernement mais aussi toutes ses agences doivent être contraints d’agir conformément à la loi.

PP répond au critiques marxistes. " Les historiens du travail de gauche comme EP Thompson montrent que si la loi a souvent été la couverture des abus des puissants, elle a aussi servi de contrefort pour la protection des pauvres et des sans défense. " (176)

La condition de dispersion du pouvoir

Pour PP la dispersion du pouvoir peut requérir plus que la traditionnelle division exécutif/ législatif/ judiciaire.

Toute cette partie est consacrée à la critique de la conception que PP qualifie de " populiste ", c'est-à-dire ceux qui pensent que seuls les représentants du peuple disposent de la légitimité et de la souveraineté légale.

La condition " contre-majoritaire "

" Les républicains modernes sont attachés au soutien à des institutions qui servent de protection contre les menaces de la majorité. " (181)

II. Démocratie et contestabilité

Contestabilité

" La promotion de la liberté comme non-domination requiert que quelque chose soit fait pour assurer que la prise publique de décision suit les intérêts et les idées de ceux des citoyens qu’elle affecte " (184)

Démocratie

Le modèle de démocratie défendu ici est plutôt fondé sur la contestabilité que sur le consensus.

Pré-conditions de la contestabilité démocratique

· la prise de décision est conduite de telle sorte qu’il y a une base potentielle pour la contestation ;

· il y a un canal disponible pour la contestation ;

· il y a un forum sur lequel ces contestations peuvent être entendues.

Une base pour la contestation : la république délibérative

La république comme non-domination est une " république des raisons ". PP retrouve ici, au moins en partie, les thèses de Habermas.

Une voix pour la contestation : la république inclusive

La république ne doit pas être seulement délibérative mais aussi inclusive, c'est-à-dire qu’il y a avoir dans les organismes de pouvoir une représentation à peu près proportionnelle des divers secteurs de la population. " Même si les gens qui exercent des fonctions administratives ou judiciaires ne sont pas élus, il est important pour les objectifs républicains qu’il ne soient pas statistiquement non représentatifs au regard de la majorité des groupes sociaux. " (193)

La démocratie inclusive se heurte au problème du pouvoir supplémentaire dont disposent les plus riches. PP rappelle que le républicanisme traditionnel demande des " limites sévères des fortunes individuelles ". " Un des plus grands défis pour la recherche républicaine est d’identifier les mesures permettant effectivement de séparer les mondes du gouvernement et des affaires. " (194)

Un forum pour la contestation : la république qui réagit

Cette condition soulève deux questions :

· quelles mesures permettent de garantir aux gens qu’ils trouveront une écoute à leurs revendications ?

· quels résultats peuvent espérer ceux qui soulèvent des contestations ?

PP insiste sur le fait qu’il doit y avoir une place dans toute république pour les individus qui refusent la loi majoritaire. Il donne l’exemple des Amish aux États-Unis.

La conception émergente de la démocratie

" Sous l’image contestataire, le processus démocratique est conçu pour permettre aux réquisits de la raison de se matérialiser et de s’imposer d’eux-mêmes ; ce n’est pas un processus qui donne une place particulière à la volonté. " (201)

" L’idée du gouvernement comme une sorte de confiance légale – l’idée du gouvernement comme une cause plus ou moins bien définie à laquelle les gouvernants doivent rester fidèles – va avec l’idée ultérieure que les gens sont fondés à mettre en question le gouvernement sur l’ampleur et la manière dont il s’acquitte de cette confiance. " (202)

Le contraste avec le pluralisme des groupes d’intérêts

PP critique les thèses de Mandeville et autres semblables : " rien ne peut être plus éloigné de l’idéal républicain ". (205)

Chap. 7 : Contrôler la République

PP soulève une objection " à la Rousseau " : "Peut-être seulement des créatures d'une sorte d'esprit inatteignable - des créatures semblables à Dieu ou des créatures semblables à des machines - pourraient-elles soutenir le régime républicain tel que décrit ici." (206)

Il s'agit donc maintenant d'étudier la faisabilité des objectifs républicains.

I. Le défi de la régulation

Certaines questions dépendent de la conception qu'on a de la nature humaine. C'est le problème de l'anneau de Gygès. PP distingue deux assertions (réalistes ou pessimistes)

· Les hommes au pouvoir sont inévitablement corrompus.

· Les hommes au pouvoir sont corruptibles e manière inhérente.

PP défend la deuxième hypothèse comme "l'interprétation la plus plausible des vues généralement adoptées dans la tradition républicaine." (211) Dès lors la question est la suivante: pour assurer la stabilité de l'ordre républicain, "pouvons-nous compter sur l'éducation, la socialisation, la professionnalisation et d'autres choses du même type?" (211)

PP reprend John Trenchard: "C'est seulement le contrôle sur les magistrats qui rend les nations libres." (212)

II. Les ressources de la régulation: sanctions et examens.

PP oppose aux sanctions les examens qui sont comme des filtres. " Ils ont pour but d’assurer que certains agents et non d’autres en viendront à faire certains choix et que dans ces choix certaines options seront valables et non d’autres " (213)

III. Contre la régulation centrée sur les déviants

PP critique les stratégies qui placent au premier les sanctions comme moyens institutionnels de lutte contre la corruption des autorités. L’argument encore une fois est Quis custodiet custodes ?

IV. Pour une régulation centrée sur l'obéissance

Premier principe : l’examen avant la sanction

Les moyens de sélections doivent être explorés avant d’envisager les dispositifs de sanction.

Deuxième principe: la sanction d’une manière qui soutienne la soumission.

PP soutient que la priorité à la sanction renvoie à la thèse de la main invisible. Il lui oppose " la main intangible ". La montée des thèses de la main invisible va avec le recul de l’esprit républicain et le retrait de la croyance dans l’honneur. [NOTA : Certains voient dans ces affirmations le lien entre le républicanisme et l’esprit aristocratique.]

Troisième principe : la structure des sanctions pour faire face à la tromperie

V. La stratégie en pratique

Constitutionnalisme et démocratie

" La condition ‘empire de la loi’ inclut l’exigence que le gouvernement agit par la loi, et non au cas par cas, en particulier qu’il agit par des lois générales, non-rétrospectives, adéquatement promulguées, précises, etc. " (231)

Cela signifie aussi que ceux qui font les lois les subissent !

" Le projet de concevoir des moyens de stabiliser notre idéal républicain, ne nécessite pas d’inclure une rupture radicale avec le projet d’identifier les formes – les formes constitutionnelles et démocratiques – qu’un État républicain doit assumer s’il s’agit de réduire l’existence d’une volonté arbitraire. " (233)

Le premier principe centré sur l'obéissance

Regarder les possibilités d’examen avant de regarder ailleurs.

PP examine les questions soulevées par la sélection des candidats aux emplois publics.

Le second principe centré sur l'obéissance

Les sanctions doivent être motivées indépendamment de l’assomption que les officiels sont des voyous. Les sanctions sont valables sous trois conditions : " Un, il est matière de connaissance commune que certains standards s’appliquent dans les offices publics. Deux, toute personne qui viole ces standards sera considérée comme les ayant violés. Et trois, il y a un éthos d’expression libre et honnête établi dans la communauté – un éthos de franchise – suffisant pour assurer que l’attitude d’approbation ou de désapprobation des gens puisse être facilement devinée de ce qu’ils disent et, en effet, de ce qu’ils ne disent pas. " (235)

Le troisième principe centré sur l'obéissance

Il est nécessaire de déterminer un arrangement correct de l’échelle des sanctions.

Conclusion

Il s’agit pour PP de " démystifier l’idéal " en s’occupant d’arrangements terre-à-terre. Comme les Fabiens ont fait plus pour le socialisme que les grandes proclamations bien qu’on les qualifiât de " socialistes des travaux de gaz et d’eau ", c’est un républicanisme " gas-and-water-works " que défend PP.

Chap. 8: Civiliser la République

Tout ce chapitre s’attache à étudier les conditions morales (" sittlich " pour parler comme Hegel) qui rendent possibles le régime républicain. " Aucun système de loi n’a de chance d’être effectif si la loi ne commande pas une considérable mesure de croyance et de respect. "(241) Donc " Les lois doivent être enveloppées dans un réseau de normes qui règnent effectivement, indépendamment de la coercition d’État, dans le domaine de la société civile. " (241)

La république donc s’appuie sur les habitudes de la vertu civique.

I. Le besoin de civilité

Un jouissance sûre de la non-domination requiert plus que l’existence de lois qui délimitent les aires à protéger contre l’interférence ; elle requiert qu’il y ait aussi des normes socialement établies qui donnent une saillance, une sûreté et un éclat supplémentaire à ces aires. " (246)

Faute de cette vertu civique, PP note que les mesures purement policières et répressives seraient non seulement peu efficaces mais même dangereuses. La liberté se paie du prix de " l’éternelle vigilance " (250) des citoyens.

II. La source de la civilité

Il y a deux réquisits :

· un réquisit idéologique : la conception de la liberté comme non-domination

· l’existence palpable d’un forum pour la liberté de constestation.

PP défend ici une ligne qui a " des connexions avec le républicanisme de Jean-Jacques Rousseau " (252) : " La solution de Rousseau est d’exiger que la loi satisfasse sa version de la contrainte démocratique : qu’elle soit identifiée, sous des conditions de pleine participation, comme une matière de volonté générale. " (253)

Favoriser la main intangible

Le modèle de la main intangible est celui qui conduit les agents à se comporter de telle manière qu’ils gagnent la bonne opinion des autres. PP souligne la contre-productivité qui consiste à traiter les agents comme des voyous. Il donne l’exemple des professeurs qui ne peuvent bien travailler que s’ils ne doivent pas rendre des comptes de chacune des minutes consacrées à leur travail. Il critique généralement le management à la dure (tough management).

Intériorisation et identification

PP souligne le rôle des identifications communautaires et de la reconnaissance par les autres.

Civilité et confiance

Une vie sociale décente suppose une possibilité de faire confiance et donc l’existence de fins communes aux individus qui dépassent la sphère familiale.

Confiance et vigilance

La vigilance est le complément de la confiance – même si cela peut paraître contradictoire.

Confiance et non-domination

" à moins que les gens ne veuillent accepter diverses formes de confiance et ne fasse eux-mêmes confiance personnellement à autrui, en particulier à la sécurité offerte par la civilité des autres, ils pourront pas jouir au mieux de ce qui est disponible dans la non-domination ". [Encore une fois, c’est toute l’anthropologie hobbesienne qui est réfutée ici]

Les actes de confiance personnelle

Comme Hegel parle de la " ruse de la raison ", PP propose de parler de la " ruse de la confiance ". La confiance personnelle est un investissement qui rendra de dividendes seulement si celui en qui on place sa confiance se comporte convenablement. Mais dans le cas contraire, ce dernier en paiera aussi le prix.

Annexes

Deux annexes:

  • un résumé du livre
  • un texte "Républicanisme, à nouveau avec du recul" qui répond reprécise certaines questions par rapport à la tradition ainsi que les points d’accord et de désaccord avec Skinner.

Ecrit par dcollin le Samedi 26 Mars 2005, 18:39 dans "Bibliothèque" Lu 7039 fois. Version imprimable

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Commentaires

republicanisme

jfspitz - le 06-04-06 à 17:31 - #

<br />Cher monsieur<br /><br />Je tombe par hasard sur vos notes de lectures consacrées au livre de Ph. Pettit. J,espère aue vous savez que la traduction francaise de cet ouvrage existe<br /><br />jfs<br />


Re: republicanisme

dcollin - le 04-12-08 à 09:18 - #

Ce texte a été écrit bien avant que la traduction française ne soit disponible. J'ai le projet de le reprendre entièrement à partir de la traduction française.
Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement. Gallimard, 2004, «Nrf Essais», traduit de l'anglais par Patrick Savidan et Jean-Fabien Spitz.