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Longévité d'une imposture

À propos de Foucault

Jean-Marc Mandosio : Longévité d’une imposture – Michel Foucault, suivi de Foucaultphiles et foucaulâtres, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2010. Ce petit livre se veut une contribution à la critique de ces « jargonneurs philosophiques » qui eurent leur heure de gloire en France et que les Anglo-saxons appellent French theory. L’auteur a une double ambition : montrer l’inconsistance théorique de la pensée de Foucault et démonter la statue du rebelle.

 

La première de ces ambitions n’est qu’esquissée. L'auteur rappelle fort justement combien la théorie des épistémès, qui s’appuie sur une idée floue de l’époque et de la période, est obligée de faire violence à l’histoire et aux faits. Cette théorie qui fit la gloire de Foucault dans Les mots et les choses fut péniblement corrigée dans L’archéologie du savoir avant d’être abandonnée par son auteur. L’auteur ne fait qu’indiquer les réfutations par les historiens de ces analyses alors même qu’on fait mérite à Foucault d’avoir fait entrer l’histoire et les archives au cœur même de la pensée philosophique. De la deuxième grande phase de la pensée de Foucault, celle qui s’articule sur les notions de « biopouvoir » et de « gouvernementalité », l’auteur ne fait qu’en souligner quelques confusions et banalités, mais manque évidemment une critique méthodique qui reste (peut-être) à faire. L’auteur fait un rapprochement intéressant : il faudrait poursuivre avec Foucault le travail déjà commencé par Sokal et Bricmont à propos de quelques spécimens de la « french theory » - il faudrait d’ailleurs y ajouter l’utilisation extravagante des mathématiques et de la théorie des ensembles par Badiou.

La deuxième des ambitions de l’auteur concerne le Foucault personnage public et figure éminente de la contestation de l’ordre établi dans les années 70. Mandosio procède à une salutaire opération vérité. Il rappelle que Foucault se montra toujours soucieux de sa carrière académique et administrative. Membre de la « commission Fouchet », mère de toutes les réformes de l’enseignement de la Ve République, il ne rallia le gauchisme qu’à la fin 68, à son retour de Tunisie où il enseignait. Suivant toutes les modes, il se rallia à la mode « mao » en devenant directeur du département de philosophie de l’Université ghetto de Vincennes (l’os à ronger que le pouvoir gaulliste jeta, après 68, aux gauchistes de tous poils, surtout mao-délirants avec une pincée de trotskysme). Il se rallia ensuite aux « droits de l’homme » en apportant son soutien aux « nouveaux philosophes » (BHL, Glucksmann, et tutti quanti) pour devenir à partir de 1978 le premier d’une longue lignée d’admirateurs, non pas de la révolution iranienne, mais du prétendu « chiisme révolutionnaire ». Il est resté relativement distant du pouvoir socialiste en 1981 – celui-ci ne lui ayant offert qu’un poste d’attaché culturel à New-York alors qu’il aurait souhaité être nommé ambassadeur...

Mandosio note ironiquement que « Foucault représente avec Pierre Bourdieu (professeur tout comme lui au Collège de France), la figure désormais fort répandue d’un intellectuel “engagé” dont la carrière académique n’a pas entamé la crédibilité contestataire – du moins aux yeux de ceux qui portent ces deux auteurs au pinacle dans la littérature consacrée aux mouvements sociaux » (10). L’auteur complète son travail par quelques pages consacrées aux disciples du maître. Il montre la filiation foucaldienne chez le prophète badiousien Mehdi Belhadj Kacem mais aussi dans la revue Tiqqun et la prose de L’insurrection qui vient attribuée à Julien Coupat et à son « comité invisible ». Spécialistes d’une rhétorique obscure, tous ces rebelles sont en vérité toujours « dans l’air du temps ». Il s’agit d’une fausse radicalité, radicalité verbale et purement médiatique. Et effectivement les médias font ce qu’il faut pour assurer la promotion de ce genre de rébellion si nécessaire au bon fonctionnement du mode de production capitaliste. L’auteur narre l’impossibilité dans laquelle s’est trouvé Filippo La Porta de publier en Italie son Foucault : par deux fois son livre, après avoir été approuvé pour le comité éditorial s’est trouvé bloqué par les services marketing des maisons-mères des éditeurs auxquels il avait confié son manuscrit. Mais laissons le mot de la fin à l’auteur qui nous livre un savoureux exemple de la « foucaulâtrie » :

« Post-scriptum. La publication du dernier volume des cours de Foucault a donné lieu à de nouveaux déferlements d’idolâtrie. À cette occasion, les bornes du ridicule, et même de l’indécence, ont été franchies par un certain Stéphane Legrand dans le journal Le Monde. Ce disciple extatique présente en effet Foucault comme un martyr de la philosophie, qui faisait ses cours au Collège de France « dans une constante souffrance », tant « il jugeait pénibles » sa « position magistrale » et son statut d'intellectuel vedette. Il est vrai que « le dispositif était impitoyable ». Rendez-vous compte : « Foucault aura enseigné vingt-six heures par an (à l'exception de 1977) » ! Dans un « cadre privilégié », qui plus est ! Il ne fait aucun doute qu'être si bien installé « dans la plus prestigieuse institution universitaire de France » devait être une véritable torture pour « ce penseur des marges, de la folie et de la délinquance ». On se demande évidemment, s'il trouvait si pesante la condition « du professeur, qui ne peut que faire passer une tradition d'une conscience à l'autre, moyennant quelques émoluments — sans risque ni éclat », pourquoi il ne la quitta pas pour s'en aller mener une vie plus éclatante et plus risquée. Mais justement, précise Legrand, « telle fut peut-être sa manière d'être courageux : assumer jusqu'au bout une telle “contradiction performative”, ce type de parole dans laquelle le contenu de ce qui est dit est en contradiction avec la manière dont cela est dit, où le sujet qui parle est contesté, voire aboli, par la teneur de son propre discours : je vais vous enseigner pourquoi il faudrait enseigner autrement que je ne puis le faire ».
Je dois avouer que cette description de la Passion du philosophe, crucifié en public pendant ses vingt-six heures de cours annuelles, m'a arraché des larmes. C'est en tout cas une belle leçon de courage et de ténacité pour tous les exploités, les laissés-pour-compte, les désespérés de la vie, qui pourraient être tentés de se plaindre de leur sort : vous ne connaissez pas votre bonheur ! Imaginez la « constante souffrance » que vous éprouveriez si vous étiez professeur au Collège de France ! » (pp. 109/110)

Ecrit par dcollin le Samedi 27 Mars 2010, 08:57 dans "Bibliothèque" Lu 8290 fois. Version imprimable

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Commentaires

Questions.

Guerrier - le 27-03-10 à 19:07 - #

Les idoles sont brisées.
Bien.
On pousse derrière.
C'est vraisemblablement l'heure.
Mais cette appartenance au Collège ou ses positions, sont-elles une donnée qui invalide le "jusqu'où penser autrement" ?
D'où penser ?
De quelle place ?
Le travail de spéléologue de Foucault a-t-il perdu son pouvoir d'éclairage ?
Ce pouvoir est-il un pouvoir et est-il un pouvoir d'agir ?
L'accusation d' imposture est une accusation terrible.
Qu'est-ce donc qui se règle ici?


Re: Questions.

dcollin - le 27-03-10 à 19:26 - #

Je ne veux pas prendre outre mesure la défense de l'auteur qui n'a pas besoin de moi.

Ce n'est pas le Collège qui est le problème. J'écoute avec plaisir les conférences de Bouveresse ou celles de Jon Elster sur le site du Collège de France. Ce qui ulcère l'auteur c'est qu'on présente les cours de Foucault au Collège de France comme un vrai calvaire...
C'est un peu comme les maoïstes qui dénoncent l'Université bourgeoise et les "enseignants flics" et font de belles carrières universitaires. Moi, je n'ai jamais pensé qu'il fallait transformer l'Université en "base rouge", je n'ai dit que les enseignants étaient des flics - fils d'une famille plutôt modeste, j'ai toujours révéré l'école comme institution qui ne laisse pas subsister d'autre distinction que le savoir. Donc je ne reproche à personne de faire une carrière universitaire. Ce qui continue de me chagriner ce sont ceux petits marquis du système qui se la jouent au terrible révolutionnaire.  Parmi les "maos", certains ont tout plaqué et se sont embauchés en usine et on n'a plus entendu parler d'eux. Ceux-là sont conséquents. D'autres en sont revenus et ont fait un bilan honnête. Mais les aristocrates de la "contestation" sont moralement insupportables.

Quand l'auteur parle d'"imposture", le mot peut paraître fort. Et sans doute l'est-il. Mais le démontage de cette fausse figure du rebelle s'imposait. Car c'est cette figure du rebelle qui participe largement à la renommée de Foucault - ça et son style de rhéteur flambloyant assommant ou étourdissant son lecteur par des formules aussi obscures qu'apparemment profondes.

J'ai lu patiemment Foucault, car "Les mots et les choses" et "L'histoire de la folie" m'avaient bluffé quand j'avais dix sept ans. L'idée de "biopolitique" est loin d'être stupide. Mais à la fin, et quand on a mis de côté les emprunts à Nietzsche et les analyses extravagantes (par exemple sa lecture de Platon), on se demande ce qui reste. En tout cas pas le plus grand philosophe français. Quand je pense que Michel Henry reste largement méconnu...


Re: Questions.

eol - le 30-03-10 à 16:11 - #

Son travail dans "Surveiller et punir" était quand même un approfondissement critique et salutaire du système carcéral non?


Re: Questions.

dcollin - le 30-03-10 à 19:12 - #

Encore une fois, je ne nie pas l'intérêt de certains aspects des travaux de Foucault, notamment sur le système carcéral. Mais c'est beaucoup moins original qu'on ne l'a dit et d'une portée tout de même limitée sur le plan philosophique.


Au risque de décevoir (décès du voir)

Oulahbib - le 05-04-10 à 10:09 - #

 Sans doute la désinformation aide bien, mais j'ai écrit trois livres et plusieurs articles pour critiquer Foucault et cie, sans aucun autre écho que celui du silence, aussi je me permets juste de vous en informer, déjà par un article récent : 

http://www.revue-klesis.org/resources/6-Varia-Oulahbib.pdf

ensuite allez sur Amazon ou le site de la Fnac

Bien cordialement

LSO



merci pour michel henry...

shlidre - le 16-05-10 à 23:39 - #

je pense qu'il se "porte" bien, je veux dire en terme de méconnaissance :

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    Bienvenue sur le site Michel Henry, reconnu comme un des philosophes contemporains les plus importants.

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    En tout cas sur internet.

    Et je veux bien entendre des médisances sur Foucault si c'est pour apprendre un (autre) nom à potentiel. Donc inconnu pour moi mais clairement pas perdu pour les autres si je comprends bien (la hiérarchie du net).

    Quand à Foucault votre science à l'air suffisante pour estimer la supercherie du Monsieur. Pensez-vous qu'on puisse le sauvez en poète ?

    Pour faire court : Qui lisant Foucault pourrait croire une seule minute à une rebellion (depuis quand la rebellion est-elle lisible avec une méthode en option) ? Qui donc a emporté l'écriture comme illusion révolutionnaire et noyé l'auteur avec ? Des épiciers de campagne ? Ce n'est pas le problème de Foucault. Foucault explique très bien qu'on arrive à des carrefours, et que lui-même s'y trouve. Les douleurs du collège est un vague à l'âme enseignant qui ne peux s'isoler que dans les meilleurs conditions d'enseignement : il s'y trouve également. Et ce n'est pas un nombre d'heures de travail qui importe, c'est juste une condition parfaite de face à face. Qui pleure là-dessus ? personne. Pas Foucault lui-même.

    Je comprends que chaque idôle méritent d'être remise à sa place (déjà au bord de la cheminée), mais j'ai l'impression que le compte à régler avec celle là, n'est pas ouvert au bon endroit.
    Bon mais sans doute je ne vois pas d'où vous parlez en fait (je dis ça simplement, je veux dire sans reprise), j'ai vu le livre en vitrine aujourd'hui et je suis venu me renseigner... mais si c'est juste pour rappeler qu'entre le rayon philosophie et l'éclat de la révolte, il y avait un fossé (rempli de toutes sortes de choses et certainement infranchissable), c'est pas très instructif, ça a déjà été dit pour Debord et je pense que tout le monde avait bien compris avant. (C'est même assez bien dit dans les mots et les choses ou l'archéologie : "le grand texte" : un geste par ci, un mot par là, une figure qui passe... une combinaison qui prend ou pas)

    Il n'y a peut-être que les gouvernements qui s'ennuient et les gens qui désirent (on peut inverser les rôles), pour s'occuper à confondre (texte et action)...

    S'interroger pourquoi Foucault marche, oui ça c'est du travail, mais de faire toute la vérité sur "qui était vraiment celui qui finalement n'était pas vraiment celui qu'il disait être", c'est un peu théâtrale, non ?

    En attendant prendre Foucault pour ce qu'il est, ce que ça fait de le lire.

 


ps

shlidre - le 16-05-10 à 23:46 - #

Mon orthographe s'améliore... désolé