Philosophie et politique

Site personnel de Denis COLLIN

Contenu - Menu - S'identifier - S'inscrire - Contact

Archives par mois


Accélération

Un livre de Hartmut Rosa

Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps. Traduit de l’allemand par Didier Renault, édition La Découverte, collection « Théorie Critique », 480 pages. Sociologue et philosophe, H. Rosa s’inscrit dans le sillage de la théorie critique initiée voilà quatre-vingt ans par l’école de Francfort. Constatant le préférence de la majeure partie de la sociologie du XXe siècle pour les structures statiques, H. Rosa veut faire de la compréhension des structures temporelles le point nodal de la compréhension de notre présent qu’il nomme « modernité tardive ». Nourri des lectures de Marx, Weber et Simmel, il soutient que l’accélération est le trait constitutif de la modernité et que ce trait ne saurait être réduit à l’irruption de la technologie (de la machine à vapeur à l’internet) mais doit être pensé sur un cours beaucoup plus long. Non que tout aille toujours plus vite – de nombreux exemples montrent que ce n'est pas vrai, comme les embouteillages aux périphéries des grandes métropoles (et parfois des plus petites). Cependant le culte du mouvement et la nécessité d’aller toujours plus vite (qui commence par l’accélération des diligences bien avant l’apparition du train !) semble le trait majeur du projet de la modernité qui s’impose dès avant la Renaissance. H. Rosa distingue une période pré-moderne, une modernité classique (celle qu’analysent Marx et Weber) et une modernité tardive. Chacun de ces périodes est caractérisée par des structures temporelles spécifiques.

Voici la synthèse qu’il en donne (p.352)
 

Prémodernité et débuts de la modernité

Modernité « classique »
Modernité tardive

Rythme du changement social endogène

Le changement structurel et culturel reste infé­rieur au rythme de la succession des généra­tions (rythme intragénérationnel)

Le changement structurel et culturel se rapproche d'un rythme « générationnel »

Le rythme du changement culturel et structurel est supérieur à celui de la succession des généra­tions (rythme intragénérationnel)

Indice : les struc­tures familiales et profession­nelles
 

Les structures familiales et professionnelles (la famille étant comprise comme unité écono­mique) restent stables à l'échelle intergénérationnelle

Structures familiales et métiers changent selon le rythme de la succession des générations : «fonder une famille » et « choisir un métier» comme actes individuels et fondateurs de l'iden­tité ; les générations sont les vecteurs de l'innovation

Temps atemporel et« temporalisation du temps » : le rythme, la durée, la séquence et le moment précis des actions et des événéments se décident pendant qu'ils ont lieu

 
Perspective temporelle

Coïncidence de t'espace d'expérience et de l'horizon d'attente (temps cyclique)

 

Disjonction des horizons temporels du passé et de revenir (temps linéaire)

Structures familiales et professionnelles changent à un rythme plus rapide que l'alternance des générations : une succession d'activités (jobs) remplace le métier; une série de « compagnons d'une partie de la vie » remplace le conjoint pour une vie entière

Perspective historique

Perspective historique stable, le temps historique est le temps des « histoires »

Temporalisation de l'histoire : l'histoire devient un processus compréhensible, dirigé et organisable (idée du progrès) ; l'indice directionnel politique est temporel (progressistes/conservateurs); la politique dicte le rythme de l'histoire.

« Fin de l'histoire » comprise comme progrès et comme philosophie de l'histoire ; perte de l'index directionnel politique due au rythme élevé du changement (politique situative) : « détemporalisation de l'histoire »

Perspective de la vie
 

Perspective de vie « situative » et résolution des problèmes (à cause externe) du quotidien sur le fondement d'une « identité substantielle a priori» ; les fluctuations de la vie sont enracinées d'une part de manière exogène, d'autre part aux plans métaphysique et culturel

Temporalisation de la vie : Perspective d'un parcours de vie planifiable et défini narrativement comme histoire d'une évolution, sur la base d'une identité stable et auto- déterminée a posteriori et de sa garantie institu­tionnelle (régime du parcours de vie)

Désinstitutionnalisation du parcours de vie; abandon de l'identité stable au profit d'un « projet de vie » ; identité et conduite de vie « situatives » : « détemporalisation de la vie »

 
 

Cette ambitieuse synthèse s’appuie sur une analyse de l’accélération sociale définie par ses trois dimensions interagissant les unes sur les autres selon un processus de renforcement : accélération technique (notamment au niveau de la production et des transports), accélération du changement social et enfin accélération du rythme de vie. Si le premier aspect est bien connu et facilement perçu par tous, il n’en va pas tout à fait de même du second aspect. H. Rosa propose de définir « l’accélération du changement social comme une augmentation du rythme d’obsolescence des expériences et des attentes orientant l’action et comme un raccourcissement des périodes définies comme appartenant au présent, pour les diverses sphères des fonctions, des valeurs et des actions. » (p. 101). L’accélération du rythme de vie (on n’a plus le temps de ne rien faire …) peut se définir objectivement comme « un raccourcissement ou une densification des épisodes d’action » et subjectivement par « une recrudescence du sentiment d’urgence, de la pression temporelle contrainte engendrant du stress, ainsi que par la peur de ne plus pouvoir suivre. » (p.103)

L’auteur nous propose ensuite une phénoménologie de l’accélération qu’il résume par une métaphore : nous dévalons des pentes qui s’éboulent. Il soutient la thèse que « depuis le début de l’époque moderne, le rythme de vie moyen a continuellement augmenté, même si ce n’est pas de manière linéaire mais par à-coups en permanence alternés de pauses et de modifications de tendances mineures. » (p. 154) Les exemples à l’appui de cette thèse ne manquent pas du zapping aux agendas « overbookés » en passant par le « multitasking » et l’effacement progressif de la séparation entre la vie privée et le travail.

Cette accélération s’auto-entretient : les bouleversements de la production entraînent ceux du changement social qui entraînent ceux du rythme de vie qui à leur tour exigent des progrès techniques… Mais ce cycle d’accélération et de croissance a des moteurs externes. Le premier est le moteur économique et ici l’auteur s’appuie largement sur les analyses de Marx concernant le temps de travail : l’accélération est étroitement liée au mode de production capitaliste. Le deuxième moteur est culturel et découle des promesses de l’accélération : « il suffit de penser à la gigantesque augmentation des options engendrées par les nouveaux médias, par exemple la télévision par câble ou à plus forte raison internet qui ne se contente pas d’accélérer les processus d’information et de communication traditionnels, mais a aussi ouvert de nouveaux espaces de services, de loisirs et de modes de communications – deux exemples qui témoignent de l’augmentation exponentielle de la peur de passer à côté de quelque chose. » (p. 226) Enfin le troisième moteur est sociostructurel et prend en compte la différenciation fonctionnelle croissante des sociétés de la modernité tardive.

H. Rosa montre ensuite les conséquences de l’accélération sur les sujets. On trouvera à ce propos des analyses fouillées qui abordent toutes les dimensions de l’existence depuis les plus triviales jusqu’aux plus élaborées culturellement. Au passage notons par exemple son analyse de la dépression comme maladie typique de la modernité tardive. Mais ce sont les conséquences politiques qui nous arrêterons ici. Après avoir été des éléments moteurs de l’accélération, l’État – notamment par la rationalisation bureaucratique si finement analysée par Weber – et l’armée deviennent aujourd’hui des freins. Ainsi, l’auteur affirme-t-il : « Toutes ces évolutions semblent indiquer que le temps de la poli­tique est révolu. Parce que la politique reste dans son horizon temporel comme dans sa vitesse de travail en retard sur les transfor­mations dans l'économie et la société, elle ne peut plus jouer son rôle (qui lui reste cependant assigné culturellement) pour fixer la cadence de l'évolution sociale ou pour façonner l’histoire. Là où elle maintient son ambition de diriger, elle n'apparaît plus comme un élément de progrès, mais littéralement comme un « frein à la modernisation ». C'est la raison pour laquelle elle figure dans la liste des accélérateurs de la modernité classique qui sont devenus des freins dans la modernité avancée. Pour autant que la distinction entre politique de droite et politique de gauche ait encore un sens, les « progressistes », aujourd'hui, se retrouvent de nos jours davantage du côté des partisans de la décélération parce qu'ils défendent le contrôle politique de l'économie, les processus de négociation politique, de même que la protection de l'environ­nement et des particularités locales — ce qui correspond à une inver­sion radicale. En effet, les « conservateurs » semblent poursuivre une stratégie d'accélération au détriment de la véritable politique, dans la mesure où ils militent en faveur de l'introduction rapide de nouvelles technologies, de l'abolition des obstacles à la circulation globale, de l'hégémonie du marché et de formes accélérées de prise de décision. » (p.326)

Derrière cette mise en cause du politique, la modernité tardive pourrait bien remettre en cause toutes les promesses de la modernité, fondée sur la double maîtrise de la nature par la science et la technique et des évolutions sociales par la décision politique, cette double maîtrise définissant les conditions de l’autonomie des individus. Où conduit l’accélération ? Laissée à elle-même, l’auteur ne cache pas son pessimisme : renouvelant la perspective déjà tracée par Adorno et Horkheimer dans la Dialectique de la raison, il affirme que l’accélération engendrera toujours plus de souffrance, toujours plus d’aliénation et peut conduire à la catastrophe finale (catastrophe écologique, nucléaire ou autre). H. Rosa considère comme désormais non pertinentes non seulement les perspectives de la théorie critique première manière (celles qui étaient encore liées à l’espérance révolutionnaire prolétarienne) mais aussi de la théorie critique deuxième manière (celles d’Habermas) et également celles de la « reconnaissance » développées par Axel Honneth. Il écarte toutes les solutions réformistes. Il n’y a pas de solution individuelle – les zones de décélération ne peuvent exister qu’à l’intérieur de l’accélération globale et celui qui se soustrairait à cette loi le paierait très cher. Les solutions visant à imposer une régulation étatique de l’accélération sont à la fois utopiques et inefficaces. En passant, H. Rosa règle leur compte aux thèses de Negri et de « Empire » dont il montre qu’elles ne sont que l’accompagnement de la dynamique même du système et le renoncement à l’idéal de l’autonomie. Or c’est précisément à partir de la défense de cet idéal d’autonomie qu’une théorie critique peut prendre appui face à la modernité tardive. Seule solution, face à la catastrophe finale, une révolution radicale que l’auteur évoque sans la préciser plus et qui ne serait pas une perspective beaucoup plus encourageante. Mais cette inquiétude devrait nourrir la réflexion et nous obliger à réfléchir sérieusement aux moyens de contourner une force dont nous commençons à mesurer la réalité.

Au total, un travail critique stimulant qui montre que la veine de la théorie critique n’est pas épuisée, mais qui nous laisse toujours aussi désarmé quant aux solutions. Citant Jameson, H. Rosa note ce paradoxe : nous avons aujourd’hui beaucoup plus de mal à imaginer une alternative révolutionnaire que la continuation catastrophique du capitalisme « libéral ».

Ecrit par dcollin le Dimanche 2 Janvier 2011, 19:00 dans "Bibliothèque" Lu 5301 fois. Version imprimable

Article précédent - Article suivant

Partager cet article